Au-delà des mots

5 novembre 2018

Par Edgar

Catégorie : Nouvelles

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Mélina Lau

La technologie ne cesse de repousser la frontière entre le réel et l’imaginaire. Or, à la journée de formation d’Edgar, cet imaginaire s’est brusquement transformé en cauchemar pour moi pendant l’atelier sur la traduction augmentée de Renée Desjardins, professeure agrégée à l’Université de Saint-Boniface. Ce jour-là, en tant qu’étudiante en traduction, je me suis sérieusement demandé si la carrière que je m’apprête à embrasser est vouée à l’obsolescence. Il faut dire qu’auparavant, j’ignorais qu’un logiciel de traduction automatique est désormais capable de produire des traductions pouvant rivaliser avec celles des premiers de classe de Mme Desjardins…

Dans l’espoir de déjouer l’épée de Damoclès au-dessus de notre tête, Mme Desjardins propose de donner une valeur ajoutée à la traduction, notamment en repensant la façon dont elle est enseignée sur les bancs d’école, en changeant le modèle de tarification et en redorant le blason de la profession. La professeure a aussi suggéré, entre autres, d’enseigner la programmation aux futurs traducteurs pour qu’ils soient en mesure de contribuer à la création d’outils de traduction automatique. Elle a également souligné qu’en Europe, de nombreuses universités enseignent principalement la postédition, et non pas la traduction.

La perspective de confier à une machine le soin de traduire m’effraie quelque peu parce que, comme une Edgarienne l’a mentionné pendant la formation, la traduction m’apparaît comme un art profondément humain. Je pense qu’il faudrait former les futurs traducteurs à utiliser intelligemment la technologie, et non pas à s’en servir comme d’une béquille, ce qui risquerait d’atrophier leur pensée à la longue : un véritable danger, car l’esprit critique est essentiel au métier du traducteur.

Tout traducteur digne de ce nom vous dira qu’il ne traduit pas les mots, mais leur sens en contexte. C’est d’ailleurs pour cette raison que Mme Desjardins a proposé de changer la méthode de tarification standard, actuellement établie au mot. Selon elle, le travail des traducteurs ne sera apprécié à sa juste valeur que si le grand public prend conscience de tout ce qui est réalisé, d’où l’importance de changer l’opinion que la plupart des gens ont de la traduction.

Jusqu’à très récemment, je faisais encore partie du grand public; je n’avais qu’une vague idée de la traduction, mais j’ai eu l’occasion de la côtoyer de plus près depuis que j’ai commencé mon stage. Chaque fois que je vois la qualité des traductions edgariennes, j’ose espérer que les humains ne seront pas complètement délogés du processus de traduction dans les années à venir.

Qu’est-ce qui distingue la traduction d’un ordinateur de celle d’un humain? Mon intuition : l’humanité d’une traduction découle du fait que l’apprentissage d’une langue est un processus à la fois cognitif et émotionnel, de sorte qu’il faut chercher au-delà du sens des mots pour répondre à cette question. À mon avis, les mots sont tout autant porteurs d’émotions que de sens. En effet, il est facile de l’oublier, mais les mots ont une définition, une connotation et, parfois, des souvenirs qui leur sont associés; c’est ce qui leur confère une beauté unique. Je pense qu’à l’instar d’un texte bien rédigé, une bonne traduction tient compte de l’agencement des mots et de l’effet qu’ils produiront sur le destinataire.

Ensuite, je crois qu’une traduction est une question de choix. Elle n’est évidemment jamais identique au texte de départ, et cette différence, que nombre de gens voient comme une trahison, vient des choix du traducteur. Cependant, y a-t-il lieu de s’étonner de cette différence lorsqu’on songe au fait que les langues façonnent la vision du monde de leurs locuteurs? Comme le linguiste Roman Jakobson l’a si bien dit : « Les langues diffèrent essentiellement par ce qu’elles doivent exprimer, et non par ce qu’elles peuvent exprimer1. » En russe, par exemple, il n’y a pas de générique pour « bleu ». Il faut faire la distinction entre « bleu pâle » (голубой) et « bleu foncé » (синий). Un exemple encore plus frappant est l’absence de temps de verbes en mandarin, qui utilise des morphèmes comme 了, 要 et 着 pour indiquer l’aspect. Un même morphème (了) peut indiquer, tour à tour, le passé comme le futur.

L’unicité des langues fait de sorte que leurs locuteurs ont besoin de voir certains détails et qu’ils seraient surpris d’en voir d’autres. Selon moi, le travail d’un traducteur est de connaître sa langue pour véhiculer les idées à traduire de façon idiomatique. Pour cela, en plus de devoir faire certains choix, le traducteur doit parfois user de créativité, une faculté qu’à ma connaissance, les ordinateurs ne possèdent pas encore.

J’ignore bien sûr quel visage la traduction aura dans les années à venir, mais je continue à espérer que la traduction humaine ne perdra pas de sa valeur. Entre-temps, traductrice en herbe et funambule encore maladroite, je tâtonne pour trouver le juste équilibre entre l’adaptation et la déformation, tout en rêvant du jour où je pourrai enfin déployer mes ailes.

 

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1 JAKOBSON, Roman, « Aspects linguistiques de la traduction », Essais de linguistique générale 1, Paris, Minuit, 1963, p. 84.