Aux armes!

6 novembre 2018

Par Edgar

Catégorie : Nouvelles

François Champagne

Après dîner, nous avons gagné le sous-sol pour assister à l’un des incontournables de la journée annuelle de formation d’Edgar – le traduel. Le quoi? Comme je l’expliquais l’an dernier, il s’agit d’un duel entre traducteurs. Chaque traduelliste se voit remettre le même texte quelques jours à l’avance et le traduit du mieux qu’il peut. Une fois livrées, les traductions sont anonymisées et présentées ensemble, paragraphe par paragraphe, devant public. Le public commente les segments et tente de les associer à leur auteur respectif. Une fois les traducteurs dévoilés, chacun commente son travail et celui de l’autre.

Dans l’arène cette année : François Lavallée, fidèle au poste, et Caroline Tremblay, chargée de cours au Département de langues, linguistique et traduction de l’Université Laval. Le lion, pour sa part, est emblématique de l’Angleterre de jadis : il s’agit d’un article paru dans le Telegraphic Journal and Electrical Review, un périodique londonien du XIXe siècle. On y fait état des revers qu’a connus l’industrie britannique de l’électricité à l’ère victorienne, un sujet pour le moins étonnant vu l’hégémonie de l’électricité de nos jours. Mais si l’article nous surprend sur le fond, que dire de la forme? Le style est archaïque et ampoulé. Les groupes nominaux pullulent, ce qui est peu caractéristique de l’anglais contemporain. On remarque aussi bon nombre d’expressions inusitées (mention spéciale à the electrical people, qui désigne les travailleurs du secteur de l’électricité). Pour relever le défi, nos gladiateurs ont dû puiser dans leur littérature. Ils ont chacun su en tirer un français qui, parsemé de circonlocutions et de tournures désuètes à souhait, se prêtait à merveille à la situation.

On dit souvent que la traduction n’est pas une science exacte. Rien de mieux qu’un traduel pour illustrer cette proposition. Les deux traductions étaient d’une qualité remarquable mais, outre toute question de sens, se ressemblaient peu. François s’était manifestement amusé à employer le style élégant et les expressions fétiches qu’on lui connaît. Le public edgarien l’a d’ailleurs assez vite reconnu dans nombre de ses paragraphes. De son côté, Caroline nous a fait découvrir son penchant pour la métaphore filée, qu’elle a employée avec adresse tout au long de son travail. Le profane s’épouvanterait sans doute de la divergence de ces approches : comment des textes aussi différents peuvent-ils tous deux être fidèles au texte d’origine? La traduction, comme les autres grandes choses de la vie, est paradoxale : c’est souvent en se décollant de l’anglais qu’on le sert le mieux. Et il y a plusieurs moyens de s’en décoller. C’est sans doute pourquoi, une fois les textes entièrement lus et analysés, nous n’avons pas pu déclarer de vainqueur.

Mais un duel sans vainqueur n’est pas nécessairement vain. Comme le parcours est plus important que la destination, la substantifique moelle du traduel n’est pas son dénouement, mais son déroulement : la fenêtre qu’il ouvre sur les méthodes et les astuces de professionnels chevronnés. Au chalet, on peut dire que ce fut mission réussie.

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