Un conte aussi riche en parenthèses qu’en enseignements

26 novembre 2018

Par Thomas

Catégorie : Articles

Une reine meurt en accouchant d’une petite fille nommée Blanche-Neige (car sa peau était blanche comme la neige). Le roi se remarie alors avec une femme aussi belle que méchante (elle est très belle). La preuve en est que chaque jour elle demande à son miroir magique qui est la plus belle femme du royaume (c’est elle).

Jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus : Blanche-Neige est en fleurs et désormais plus belle que sa belle-mère. Cette dernière n’en est pas ravie, pour tout dire : elle demande à un chasseur d’aller tuer la princesse au fond des bois et (elle a un esprit pratique) de lui rapporter comme preuves du forfait le foie et les poumons de la victime (des organes absolument indispensables à la survie des princesses). La reine s’imagine sans doute qu’un chasseur n’aurait pas plus de scrupule à tuer une ravissante princesse qu’un répugnant sanglier.

Elle a tort.

Son arbalète en main, le chasseur est hypnotisé par la démarche féline de la princesse quelques pas devant lui (c’est pourtant le moment parfait pour la tuer) : les ondulations de ce corps frais et souple semblent faire pénétrer par la serrure des pupilles du chasseur quelques faisceaux chamaniques qui le bouleversent (et sont proportionnellement fort peu propices au meurtre).

– Savez-vous, monsieur le chasseur, je commence à me dire que votre histoire de rendez-vous avec mon père au fond des bois ne tient guère la route. Je n’arrive vraiment pas à me sortir de la tête combien il est invraisemblable qu’il vous ait choisi pour cette tâche (ceci sans vous manquer de respect; vous avez l’air très gentil, même si vous ne sentez pas très bon).

– Vous avez raison, ce n’était qu’un prétexte. Je passe du coq à l’âne, mais vous a-t-on déjà dit que vous êtes très belle (peut-être trop belle)?

– Et vous, gardez-vous en tout temps votre arbalète dans vos mains comme ça?

– Je comprends que vous me prêtiez des intentions dans le contexte (scabreux), mais je vous rassure : je vous vénère, je vous adore. Je ne vous veux aucun mal. J’ose à peine admettre que vous existez (ça me fait trop mal).

– C’est bien gentil. Mais j’insiste : rangerez-vous un jour votre arbalète, pour l’amour?

– Est-ce que je dois déduire de votre froideur, de votre regard effrayé et de votre changement de sujet que mon fol amour pour vous n’est pas réciproque?

– J’ai bien peur que non. Heureusement, tous les goûts sont dans la nature; vous ne manquerez donc pas de la rencontrer, votre chasseuse friande de moustachus ventrus. Moi, je suis plus prince musclé et polyglotte.

– Je vais garder ça en tête (ou plutôt : je vais douloureusement penser à ça tous les jours jusqu’à ma mort). Il faut sans doute que je vous dise maintenant (pour revenir de l’âne au coq) que la reine votre belle-mère m’a engagé pour vous tuer. Il n’y a pas de bonne manière d’annoncer ça, pardon. Nous, les pigistes, ne pouvons pas toujours nous permettre de n’accepter que les contrats qui nous plaisent.

– Me tuer… mais pourquoi?

– Je ne voudrais pas indûment présumer des motifs de ma cliente, qui lui appartiennent, mais j’ai cru comprendre qu’elle était un peu jalouse de votre magnificence (dont j’ai dû reste déjà trop parlé, je vais m’en vouloir en y repensant demain matin). Par ailleurs, ne vous inquiétez pas : je vous l’ai dit, je ne vous ferai aucun mal. Cela étant, je dois vous avouer que ma bonté (vous émeut-elle, au moins?) me met un peu dans l’embarras. Je ne sais pas ce que je vais pouvoir dire à la reine. Comme vous le savez peut-être, elle n’a pas très bon caractère et n’aime guère être contrariée (c’est hélas l’effet le plus probable de votre survie).

– Votre pragmatisme vous honore (vous gagnez à être connu, ma foi), mais au fond, je me demande : pourquoi le saurait-elle? Disons que je quitte le royaume sans rien dire, que je disparais, elle me croira bien facilement morte, non?

– Il m’arrive quelquefois de me tromper, mais je crois que ce n’est pas le genre de coup qu’on peut faire avaler à une personne qui possède un miroir magique (à cause de la magie, vous comprenez?). De plus, la reine, elle aussi pragmatique, m’a demandé de lui apporter comme preuves de votre trépas vos poumons et votre foie. Elle a dit que je pouvais garder le reste (mais voilà peut-être un détail macabre que j’aurais pu garder pour moi).

– C’est absolument répugnant, mais c’est une excellente nouvelle : il ne nous reste qu’à trouver des poumons et un foie à lui donner. Comment verrait-elle la différence? Vite, chassez, puisque vous êtes chasseur! Trucidez un sanglier, que nous obtenions les organes idoines!

– Je le ferais volontiers (à vrai dire, j’y prends un plaisir pas parfaitement sain), mais je vous répète que la reine possède un miroir magique. Tous les jours, elle lui demande qui est la plus belle du royaume. Pour la première fois, ce matin, ce n’était plus elle (c’était vous). Si vous survivez, il lui dira la même chose demain.

– Alors, le voilà son point faible : c’est le miroir qu’il faut corrompre.

– Vous êtes fort ingénieuse, et j’admire votre soif de vivre, mais avez-vous bien compris qu’il était magique? J’ai l’impression que vous sous-estimez…

– Taisez-vous un peu, et suivez-moi : je connais un chemin secret pour se rendre dans la chambre de la reine. Et rangez une bonne fois pour toutes votre arbalète, elle m’irrite grandement.

Dix minutes de course dans de sombres et humides couloirs de château plus tard, le miroir ne semble même pas surpris (il avait un caractère assez égal, typique de son engeance, et puis on se souviendra qu’il avait des pouvoirs magiques) de voir cette paire dépareillée arriver dans la chambre de la reine.

Le miroir : Laissez-moi deviner : vous venez me demander qui est le chasseur le plus laid du royaume?

Blanche-Neige : Nous venons plutôt vous proposer un marché. Ce matin, vous avez dit à la reine que j’étais la plus belle du royaume (merci).

Le miroir : C’était la vérité (de rien).

Le chasseur : C’est encore la vérité (bonjour, monsieur le miroir magique).

Blanche-Neige : Vous êtes bien bons, mais il ne faut plus que ce le soit, la vérité, que diable.

Le miroir : Pourquoi donc? Avant que vous répondiez, je voudrais savoir : votre ami pansu, est-ce qu’il garde toujours son arbalète dans ses mains comme ça? Ça ne semble pas de la première politesse. Pensez-vous, monsieur le malodorant, qu’un sanglier va entrer de manière impromptue dans la chambre de la reine?

À ces mots, la reine entre de manière impromptue dans sa propre chambre, comme si cette phrase improbable était le sésame qui provoquait son apparition. Puis, tout déboule très rapidement : la reine pousse un cri de surprise, la princesse et le chasseur aussi et, dans l’émotion (on a compris que notre chasseur n’est pas un cérébral), celui-ci presse la gâchette de son arbalète (que malgré toutes les semonces son doigt n’avait pas quittée depuis le début de notre histoire). La flèche va irrémédiablement se loger dans le cœur de la reine, comme si celui-ci était en métal et doté de propriétés magnétiques le prédisposant à ce baiser mortel, qui génère précipitamment une abondante fontaine rouge. Cette dernière gâche complètement et irrémédiablement la complexe et criarde tapisserie de la chambre de la reine (mais c’est sans doute un détail macabre que j’aurais pu garder pour moi).

Les cris attirent une foule de gardes armés, qui entourent le chasseur (avec plus de conviction que de tendresse). Il se débat; l’enthousiasme de ces messieurs n’en est que redoublé. On l’emmène au cachot; il proteste. Il raconte sa version des faits, cherchant du regard l’approbation de Blanche-Neige : il ne voulait de mal à personne. Mais celle-ci est trop contente de se savoir libérée de la menace qui pesait sur elle; maintenant que la maladresse du chasseur lui a été utile, la princesse retombe avec mollesse dans un égoïsme douillet et indolent, l’égoïsme des gens beaux et privilégiés, et répond aux gardes qu’elle ne sait pas quelle mouche a piqué le chasseur. Ce n’est pas si loin de la vérité, au fond : ne l’avait-elle pas averti à plusieurs reprises? De surcroît, elle ne sera pas fâchée de ne plus avoir à subir son odeur.

Quant au miroir, ce bavard pourrait bien sûr tenter de défendre un peu le chasseur et soutenir la thèse de l’accident. Mais quel intérêt y trouverait-il, lui qui est tout content de pouvoir plus longuement admirer Blanche-Neige? Le miroir, lui aussi, est pragmatique (mais qui ne l’est pas, dans cette histoire, me demandera-t-on, à part l’auteur qui en gâche le rythme avec une invraisemblable accumulation de parenthèses?).

Ainsi, le chasseur est pendu, et Blanche-Neige épouse un prince musclé et polyglotte, déniché entretemps (parce que les gens jeunes et beaux obtiennent ce qu’ils désirent – surtout lorsqu’ils désirent d’autres gens jeunes et beaux – et que jamais personne ne se bat pour défendre les tueurs à gages hideux et négligents). Ce sont là, entre parenthèses, deux des nombreux enseignements de ce conte édifiant.

Tous les matins subséquents, Blanche-Neige demande à son miroir qui est la plus belle du royaume (c’est elle).

Jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus (mais ça, c’est une autre histoire).