De la musique et des papillons

18 octobre 2019

Par Edgar

Catégorie : Articles

Félicité Angers

Nous étions cinq, dans l’antre créé par le rideau rouge. Sur le sol qui paraissait si noir de loin, les empreintes de semelles poussiéreuses marquaient un chemin sans queue ni tête, entrecroisé de fils qui serpentaient jusqu’à l’arrière de la scène. Une légère fumée blanche dansait dans la lumière aveuglante des projecteurs; les voix rieuses du public, étouffées par l’épais tissu, frappaient nos tympans comme un murmure lointain. Et nous de faire les cent pas, de visualiser les notes qui gambadaient sur la portée, de forcer nos poumons à ralentir le rythme de la respiration. Cinq, c’était sans compter les papillons qui ne venaient pas à bout de s’envoler.

L’idée a commencé à prendre forme au début de l’été. Le mot s’est passé à Québec et à Montréal, et deux groupes se sont formés dans le plus grand secret : en 2019, la musique s’inviterait à la réunion annuelle. Audacieux, pour des langagiers qui ont la réputation d’être introvertis!

Le rideau s’ouvre. Les voix et les rires du public se transforment en de bruyantes acclamations, la curiosité générale désormais assouvie. Les papillons s’agitent encore un peu plus devant toute cette effervescence, mais le premier accord parvient à les calmer juste assez. On inspire. On expire. Nants ingonyamaaaaaaaaaaaaa… et les voilà qui s’envolent et virevoltent en allant rejoindre le roi lion dans la savane.

Un jeudi soir de juillet, le groupe de Québec se réunit pour une première répétition chez son pianiste. Des notes pas tout à fait les bonnes s’imposent dans les harmonies, au travers de rythmes un peu trop ad libitum. Quant aux paroles en zoulou, nous les transformons allégrement en une série de babillements dénués de sens… Un beau « dérapage contrôlé », comme on aime dire en musique. Mais ça nous fait rire. Les erreurs décortiquées, les passages ardus répétés en boucle, nous reprenons sur un tempo marqué par de vigoureuses flexions de genoux et de grands signes de chef d’orchestre. Décidément, il en faudra beaucoup plus pour nous démotiver!

Les applaudissements retentissent. On siffle. On en redemande. Le lion laisse sa place au Géant Beaupré, avec sa partition pianistique, ses ah mélodieux, la basse qui fait vibrer les planches sous nos pieds et un étonnant mais non moins amusant solo de… gazou!

À Montréal, le bureau compte de nouveaux résidents – djembés, guitares et maracas –, bien sages dans leur cachette le jour durant. Mais en fin d’après-midi, ils accompagnent de bon cœur les huit membres du groupe dans la salle de réunion, où la table fait office de percussion géante et la collégialité règne en maître. Malgré la porte presque aussi hermétique que celle d’un vaisseau spatial, quelques vibrations réussissent à s’échapper, mais on parvient tout de même à garder le secret.

Après un salut timide, le sourire fendu jusqu’aux oreilles et la fierté à son comble, le groupe de Québec laisse la scène aux gens de Montréal. Ils y vont d’une interprétation acoustique de Don’t Worry, Be Happy… transformée en hymne à la dure réalité du traducteur.

Descriptions d’postes et tweets trop longs
L’client ignore toutes tes questions
Don’t worry, be happy!
Un PDF en zones de texte
Y’a rien qui marche dans les bitextes
Don’t worry, allô Julie*!

Une prestation qui accroche un sourire au visage de chacun à chaque couplet et qui ne manque pas de déclencher des applaudissements bien nourris!

Dans la loge du Lion d’Or, après des tests de son un peu précipités (un malheureux accident a fait du trajet Québec-Montréal une véritable course contre la montre), tous les musiciens s’attroupent pour pratiquer ensemble la grande finale et le rappel. (N’allez pas croire que les Edgariens sont imbus de leur personne : les quelques personnes au courant du projet nous avaient demandé de nous préparer au cas où!) L’atmosphère est étonnamment détendue. On jase musique, on se pomponne en vue de la soirée qui doit commencer incessamment, on se raconte nos fameuses « courbes d’apprentissage » (la progression a été plutôt impressionnante!). Il n’y a pas à dire, il existe une belle fraternité chez les Edgariens.

Le groupe de Montréal entonne sa deuxième pièce : Siyahamba (eh oui, c’est la soirée du zoulou!). Avec un arrangement a cappella ingénieux agrémenté de percussions, le voilà qui fait fureur une fois de plus. Puis les musiciens de Québec reviennent sur scène pour les derniers refrains, et la mélodie entraînante se termine dans une finale grandiose**. La salve d’applaudissements et le concert de sifflements qui s’ensuivent ont de quoi faire rougir (et ont probablement réussi!). Le refrain de L’histoire de la vie est alors repris de bon cœur par Québec et Montréal, devant un public qui fredonne et sourit, replongeant quelques minutes à l’époque des VHS…

Nous étions treize, dans l’antre créé par le rideau rouge qui venait de se fermer une dernière fois ce soir-là. Treize musiciens euphoriques, déjà impatients de retrouver les papillons. Car la réunion annuelle de 2019 marquera assurément le début d’une belle tradition.



Julie est notre grand vizir de la mémoire de traduction.

** Ne manquait que la pyrotechnie.


Quelques commentaires de nos Edgariens musiciens

Ç’a été pour moi une si belle expérience! J’ai pu apprendre à connaître de belles personnes et constater que les talentueux Edgariens ne sont non seulement jamais à court de mots, mais aussi jamais à court de notes. – Guillaume

J’ai toujours trouvé que la voix est l’instrument le plus difficile à maîtriser. Souvent, on pense qu’on chante bien (car la douche, ça sonne bien…), mais quand vient le temps de monter une « vraie » pièce, c’est toujours un peu un reality check. Et j’appréhendais un peu cela quand on a commencé. Mais à mon agréable surprise, j’ai trouvé que dès le premier essai (Siyahamba), on avait déjà quelque chose de bien! En vue du spectacle, j’ai trouvé qu’on a fait une belle préparation, et ce, malgré les charges de travail plutôt démentielles pendant cette période. Je tiens à souligner la collégialité du processus, où tout le monde y a mis du sien et était réceptif aux idées des autres. – Éric V.

Pour ma part, j’ai adoré découvrir les talents cachés de mes collègues. Sans compter que c’était une belle occasion de côtoyer des membres d’autres équipes avec qui je ne travaille pas vraiment… et de tester comme jamais l’isolation sonore de la salle de conférence de Montréal (résultat : c’est béton). – Marie-Michèle

J’en reviens pas encore d’avoir fait ça, c’est vraiment une grosse preuve d’amour envers les Edgariens parce que ça fait partie des trucs les plus stressants que j’ai faits de ma vie! Mais quand je repense à ça, au plaisir qu’on a eu sur scène et pendant les répétitions, je me considère privilégiée d’avoir vécu ça.
❤❤❤ – Myriam S.