En tout avec rigueur

5 novembre 2019

Par Edgar

Catégorie : Entrevues

Frapper avec justesse – qu’il s’agisse d’une phrase ou d’un yoko geri.

François Champagne, traducteur, notaire et shodan, livre à Edgar quelques réflexions sur les arts martiaux (entre autres).

Décris ton style de karaté. Qu’a-t-il de différent des autres?

Il y a plusieurs styles (ou écoles) de karaté. Je pratique le Chitō-ryū (千唐流), l’un des plus répandus au Canada. On compte sept dojos de Chitō-ryū au Québec, dont un dans mon patelin natal de Sherbrooke.

Il faut souligner d’entrée de jeu que le karaté est un art martial dit « dur » : ses méthodes défensives et offensives de base sont respectivement le blocage et le coup. Cela dit, à mesure que le karatéka progresse, les percussions font peu à peu place (sans pour autant leur céder les projecteurs) aux clés, aux projections et à d’autres techniques typiques des arts martiaux dits « doux », comme le judo ou l’aïkido.

Comme je n’ai pratiqué sérieusement que le Chitō-ryū et le Karate-Dō Ryusei (qui se ressemblent énormément), je ne peux pas vraiment faire de comparaison. J’ai remarqué cependant qu’en Chitō-ryū, on adopte souvent une posture plus « courte » (c.-à-d. les pieds plus rapprochés) qu’ailleurs; plutôt que d’aller chercher sa stabilité dans une position ample, le pratiquant la tient d’une technique appelée shime (閉め, du japonais shimeru, 閉める, « fermer »), une contraction concentrique simultanée des muscles des pieds, des jambes et du bas du corps permettant d’adhérer solidement au sol. La stabilité est cruciale en karaté, car c’est du sol qu’on tire notre force. Ce sont les racines qui font l’arbre.

Il y a d’autres particularités, mais je préfère ne mentionner que celle-ci. On pourrait en parler longtemps...

Parle-nous de ton entraînement : à quelle fréquence vas-tu au dojo? Comment se déroule une séance d’entraînement courante?

Il y a généralement deux entraînements par semaine, chacun d’environ deux heures. En règle générale, l’entraînement du mardi est davantage axé sur le cardio et la technique et celui du vendredi, sur la pratique des kihons, katas et bunkais; si j’ai de la chance, il y a parfois un peu de kumite aussi.

Capsule terminologique (on peut sortir le langagier de son travail, mais…)

Les notions qui suivent méritent certes plus ample et experte définition que celle que je m’apprête à leur donner, mais voilà :

  • Un kihon (基本, « base ») est un enchaînement précis de mouvements que l’on répète incessamment, voire ad nauseam (j’ai aussi vu quelques cas d’ad vomitum) de sorte à savoir d’instinct – après quelques années – quand et comment exécuter chacune des techniques qui le composent. On l’exécute individuellement.
  • Un kata (型, « forme ») partage les caractéristiques du kihon, mais est encore plus complexe et plus difficile à exécuter; si le kihon est une série de mots prononcés un à un, le kata relève plutôt de la poésie. Chaque petit détail en cache dix autres. Comment tout se rappeler? Justement, l’idée, c’est d’intégrer le kata jusqu’au point de ne plus avoir à penser. Il doit devenir fluide, naturel. C’est dire que si le kihon suscite un certain intérêt esthétique, le kata bien exécuté vaut vraiment le coup d’œil.
  • Un bunkai (分解, « analyser, décomposer ») est l’application pratique d’un kata. Contrairement à ce dernier, il se fait nécessairement en groupe, et les techniques sont adaptées en conséquence. Il permet au pratiquant de réaliser le but du kata de sorte à en favoriser la bonne exécution et, au besoin, de se rappeler qu’il ne s’agit pas d’une « danse ».
  • Le kumite (組手), c’est le combat singulier (pensé et mené, bien sûr, dans un contexte d’apprentissage et de coopération). Il suit des règles bien établies.

L’entraînement débute et se termine par un salut, une sorte de quasi-rituel par lequel on témoigne de notre reconnaissance envers nos partenaires comme ceux et celles qui nous ont précédés. Le salut sert également à opérer une scission psychologique entre le dojo et l’extérieur, à nous permettre de nous concentrer pleinement sur notre travail. C’est pourquoi il fait bon de s’entraîner même dans les temps plus difficiles : on en ressort parfois meurtris, certes, mais avec l’esprit en paix.

Parle-nous de tes débuts en arts martiaux, de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a inspiré, au départ? Quelles illusions se sont brisées en cours de route (rêves de gloire c. réalité)?

Avec quelque dix ans de recul, je constate que mon inspiration avait deux volets. Premièrement, quand j’étais petit, j’aimais beaucoup jouer au chevalier et organiser des duels à l’épée (c.-à-d. à la branche) avec mes amis. C’est le cas de beaucoup d’enfants, mais on dirait que ça m’est resté dans la tête jusqu’à l’âge adulte. L’été de mes 18 ans, je suis allé prendre le thé avec un de mes amis du secondaire qui, tout enthousiasmé, m’a raconté qu’il avait commencé le kendo.

Pour ceux et celles qui ne savent pas ce qu’est le kendo, c’est en quelque sorte l’équivalent nippon de l’escrime. Faites vos recherches sur YouTube. Oui, ça crie. C’est normal.

Je crois que je ne me suis jamais autant dépêché de m’inscrire à quoi que ce soit. J’ai pratiqué cet art martial pendant quelques années, avant de me concentrer sur le jujitsu et le karaté, que j’avais commencés l’année suivante, je crois. Il y a maintenant près de quatre ans que je me voue entièrement au karaté. La pratique de cette discipline m’a profondément façonné. Qui sait qui je serais aujourd’hui si j’avais refusé cette tasse de thé?

L’autre volet de mon inspiration est un peu plus sérieux. On vit tous des moments d’impuissance (intimidation à l’école, handicap, maladie dans la famille), et la mesure dans laquelle ils nous atteignent varie d’une personne à l’autre. Cette impuissance, ce manque de contrôle face aux aléas de l’existence (chez moi comme chez les autres), m’a toujours beaucoup frappé. Or j’ai senti assez jeune qu’en pratiquant un art martial, je pourrais apprendre à maîtriser mon corps et mon esprit (que possède-t-on vraiment d’autre?) et ainsi à mieux faire face aux intempéries de la vie. L’âge adulte a certes nuancé ma théorie, mais il s’est avéré que j’avais raison en principe : du karaté j’ai tiré la confiance en soi, l’humilité, la détermination, le goût du dépassement. Loin de moi l’idée de me citer en exemple pour l’une ou l’autre de ces vertus; je ne veux que souligner que si je peux les manifester aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à mon art martial.

Quels liens fais-tu entre la pratique du karaté et celle du droit?

Je leur trouve quelques ressemblances. Les deux sont super complexes et nuancés, alors pour ne pas s’y perdre, on se voit rapidement obligé de se fixer un but précis qu’il ne faut jamais perdre de vue. Têtes non brûlées s’abstenir. Mémoire encyclopédique, un atout.

Cela dit, je trouve ces disciplines plus différentes que semblables. Le karaté est un art laconique; le droit, tout sauf.

Quels liens fais-tu entre la pratique du karaté et la traduction?

Leurs pratiquants développent le sens de la nuance et du contexte, ainsi qu’un solide esprit terminologique.