La fatigue culturelle du Québec anglais

27 mars 2018

Par Thomas

Catégorie : Articles

Le 26 février dernier, à l’occasion de la date limite des échanges de la LNH, un bar de Montréal a organisé une soirée spéciale pour célébrer le potentiel départ (qui ne s’est finalement pas avéré) du capitaine du Canadien Max Pacioretty, qui connaît, comme son club, une saison de misère, et qui est depuis quelques mois un des boucs émissaires préférés des amateurs. L’annonce du bar sur les réseaux sociaux comprenait de nombreuses photos du joueur, au-dessus desquelles se trouvait le titre « Adieu / Goodbye! ». On annonçait également que, pour l’occasion, les « shots » seraient vendus 67 ¢ (le numéro de Pacioretty). L’une des photos montrait ce dernier étendu inconscient sur la glace après la célèbre mise en échec assénée par Zdeno Chára en mars 2011 après laquelle on lui avait diagnostiqué une commotion cérébrale et une fracture d’une vertèbre cervicale.

Il ne se trouvera personne pour célébrer le bon goût d’une telle « promotion », bien au contraire. Personnellement, j’ai entendu parler de cet événement très anodin pour la première fois sur Twitter. Un animateur de radio anglophone de Montréal le dénonçait de la manière suivante :

Yes Québec. This is why so many people hate our Province and players don’t want to come here. You are classless. How is a picture of someone injured facedown on the ice funny?

Pour tout dire, ça m’a beaucoup déprimé.

Il existe donc des gens, vraisemblablement éduqués, vraisemblablement pas idiots, dont l’esprit est à ce point saturé de l’idée de la déchéance du Québec que la démonstration par un bar de mauvais goût sur les réseaux sociaux suffit à la faire remonter à la surface de leur conscience avec violence? La première chose à laquelle cet homme a pensé en voyant cette niaiserie au milieu des millions d’autres niaiseries qui sont produites chaque minute, c’est « Oui, Québec : c’est pour ça pour que tant de gens nous détestent ».

Sur Twitter, plein de personnes de bonne volonté ont tenté, dans les deux langues, de raisonner l’animateur : pouvait-on vraiment faire un tel saut, d’une publicité obscure à la condamnation d’un peuple entier? Apparemment, oui, on le pouvait : ce n’était qu’un exemple parmi tant d’autres. Quels exemples? Sans doute tous ceux que le biais de confirmation de ce monsieur avait systématiquement distingués de la foule d’événements qui ponctuaient sa vie. Peut-être au cours de sa vie n’en avait-il croisé qu’une petite dizaine, par exemple, mais ils étaient si frais à sa mémoire que c’était bien suffisant pour le rendre imperméable à tous les arguments du clan adverse. Comment ne pas reconnaître là le mécanisme de triage qui assure la survie de toutes nos certitudes?

Je rassure tout de suite le lecteur : l’objectif de ce texte n’est pas de s’indigner de ce que les autres – ici : les Québécois anglophones – n’entretiennent pas les mêmes préjugés que moi (bien que ce soit pour moi la source d’un désagréable émerveillement perpétuel), mais plutôt de me lamenter du dialogue de sourds que se livrent depuis des décennies les mauvaises fois respectives (et en quelque sorte mitoyennes) des anglophones et des francophones du Québec.

Parce qu’il me semble évident que la mauvaise foi de la majorité francophone n’est pas moins sidérante que celle de cet animateur. Comme toutes les minorités linguistiques, les Québécois anglophones font face à des défis qui, naturellement, les préoccupent et dont il n’est pas facile, de l’extérieur, de juger de l’innocuité. Pour des raisons évidentes, la douleur des autres a toujours l’air plus facilement tolérable que la nôtre. Par ailleurs, il n’est pas nécessaire, il me semble, de déployer de grands efforts d’empathie pour comprendre comment les anglophones peuvent se sentir exclus de la marche du Québec : on ne tient presque jamais compte d’eux.

Mais je viens sans doute de commettre un faux pas. En essayant d’être aussi objectif que possible, j’ai commis une trahison et je devine déjà ce qu’on va m’opposer : « Les anglophones du Québec sont la minorité linguistique la mieux traitée au monde! Ils ont des universités, des collèges, des hôpitaux, des institutions! Quand on les compare aux Franco-Ontariens, etc.! »

Je ne veux pas diminuer les acquis importants des Anglo-Québécois ni les défis de la nation québécoise. Ce que je dis, c’est qu’aucune de ces deux minorités n’a le monopole de la victimisation. On penserait qu’avec leur sort semblable, ces deux minorités s’entendraient bien, mais c’est comme si, paradoxalement, elles arrivaient à être les minorités l’une de l’autre, en raison de la situation particulière de leur langue respective en Amérique du Nord. Or, pour que les minorités s’entendent bien, il leur faut des intérêts communs, c’est-à-dire un ennemi commun. Je me sens bien peu d’enthousiasme pour souhaiter son avènement…

C’est peut-être pourquoi on assiste depuis si longtemps à ce spectacle, semblable à celui d’un couple hystérique de paranoïaques susceptibles qui récupèrent tous les problèmes banals de leur vie pour les réinterpréter à l’aune de leur seule différence, comme une rousse et un blond finissant tous leurs conflits ainsi :

– Ah on le sait ben, vous les roux, vous n’avez jamais pu accepter les blonds!

– Pfff! Ce n’est même pas comparable à la manière affreuse dont les blonds oppriment hideusement les roux! Nous vaincrons.

(Pardon j’ai comparé deux groupes linguistiques, peut-être deux peuples, à des couleurs de cheveux : c’est sans doute une fausse analogie scandaleuse. Mais je me dis parfois que toutes les analogies sont essentiellement des fausses analogies.)

Comment s’en sortir? Il est déjà tellement exigeant d’essayer d’être un peu honnête intellectuellement en se battant contre sa propre mauvaise foi; il est complètement exténuant de se battre contre celle des autres. Ce l’est tellement que, bizarrement, l’effort déployé nous rend encore plus intolérant aux écarts de l’autre clan, comme si on se disait que notre générosité devait être payée par nos adversaires d’un montant équivalent de concessions coûteuses.

On ne s’en sort pas, tout simplement.

Dans la foulée de la fameuse « affaire Weinstein », un micropoème de Nayyirah Waheed a été publié par plusieurs personnes sur les réseaux sociaux : All the women in me are tired.

Dans le même esprit, je me dis souvent que tous les Québécois en moi sont épuisés.