Félicité, la fille aux mille vies

12 juin 2019

Par Edgar

Catégorie : Entrevues

Quand on rencontre Félicité Angers, traductrice, on sait qu’on a affaire à une première de classe. Et quand on découvre que son attitude de lion s’appuie sur d’aussi riches expériences, on est d’autant plus impressionné.

Félicité, voici un petit défi : pourrais-tu écrire ta notice biographique en moins de dix lignes?

Je suis une fille de Québec qui aime bien sa petite ville (Montréal, c’est bien trop gros!), avec des racines saguenéennes, une âme vagabonde et un sens du sarcasme un peu trop développé (certains diront que c’est parce que j’ai grandi avec sept frères et sœurs). Côté études, mon parcours est plutôt sinueux : j’ai étudié en commerce international et agroéconomie en Uruguay, puis, de retour à Québec, j’ai fait un détour par le design graphique avant de considérer une carrière dans la garde côtière, pour finalement bifurquer vers la traduction. La seule constante dans tout ça : l’art. J’en ai toujours fait, que ce soit la musique, le théâtre ou la peinture.

Mais qu’est-ce qui t’a menée en Uruguay faire des études d’agroéconomie, dis donc?

J’ai fait mon cégep en sciences humaines, dans un programme international qui amenait les étudiants à passer la dernière session à l’étranger. Chacun organisait son projet selon ses intérêts. Par exemple, l’un a travaillé sur une ferme biologique au Honduras, une autre aux îles Galapagos pour la protection d’espèces en danger. Pour ma part, j’ai pris la route de la campagne uruguayenne, où j’ai travaillé dans une garderie. J’ai adoré la vie là-bas et je me suis fait de très bons amis, au point où j’ai décidé d’aller les rejoindre dans la capitale, Montevideo, pour des études universitaires. Et pourquoi l’agroéconomie? Parce que c’est un de mes nombreux champs d’intérêt, tout comme le commerce international. Ces compétences me sont d’ailleurs très utiles en traduction!

Félicité dans une garderie en Uruguay
Dans une garderie en Uruguay

Tu as travaillé pour Parcs Canada à Québec et à Winnipeg. Qu’est-ce que les gens ignorent sur ce pays et son histoire, mais qu’ils devraient vraiment savoir?

Notre histoire est beaucoup plus complexe que ce que les cours du primaire et du secondaire peuvent nous laisser croire. En ouvrant des livres historiques ou en jouant au touriste dans sa ville, on peut apprendre bien des choses! Par exemple, peu de gens savent que Québec est tombée aux mains des Anglais bien avant la bataille des Plaines d’Abraham en 1759. En fait, Samuel de Champlain lui-même s’est vu contraint de céder la ville assiégée par les troupes des frères Kirk en 1629. Or cette manœuvre était illégale : la guerre qui opposait les Français aux Anglais était terminée depuis trois mois déjà. (On comprendra que les communications n’étaient pas aussi efficaces qu’aujourd’hui!) Champlain a finalement pu retrouver sa ville en 1632.

Félicité en costume de soldat à Québec
À Québec
Félicité et une amie, en costume d'époque, à Winnipeg
Au Manitoba

En arrivant au Manitoba, j’ai été surprise par la richesse de son histoire. C’est vraiment une province qui mérite d’être explorée! Comme la région de Winnipeg est au centre géographique de l’Amérique du Nord, elle a été un carrefour commercial pour les peuples autochtones pendant des millénaires. Puis, avec l’arrivée des Européens, elle est devenue une plaque tournante de la conquête de l’Ouest. Il y a eu énormément d’immigrants allemands, ukrainiens, islandais ou polonais, dont la culture est encore bien présente d’une façon ou d’une autre. Sans compter les voyageurs français (ou « coureurs des bois »), dont les alliances avec les peuples autochtones à partir du XVIIIe siècle ont donné naissance à un nouveau peuple : les Métis. C’est d’ailleurs à eux qu’on doit la création du Manitoba en tant que province canadienne.

Tu as voyagé un peu partout, entre autres en Amazonie; quelles seraient tes anecdotes les plus incroyables?

C’est bien certain que l’Amazonie m’a procuré tout un lot d’anecdotes à raconter… surtout à ceux qui n’aiment pas les bestioles! Pour vous mettre en contexte, je suis partie avec un petit groupe passer quelques jours en pleine forêt, à plusieurs heures de camion et de bateau de Manaus. Là-bas, pas d’Internet, pas de téléphone, ni même d’électricité ou d’eau courante. Une école qui ratissait un immense territoire, mais pas d’hôpital (autant vous dire qu’une piqûre de scorpion aurait été assez catastrophique dans ces conditions). Nous pêchions le piranha et harponnions le poisson blanc, nagions avec les dauphins roses et nous émerveillions devant les envolées de toucans et de papillons bleus. La belle vie, quoi! Nous dormions sur la rive d’un affluent de l’Amazone, dans des hamacs que nous avions accrochés sous un abri de feuilles de palmier séchées pendant que des fourmis rouges prenaient d’assaut nos sacs à dos posés au sol (belle erreur de débutant). La deuxième nuit, nous avons été réveillés par un plouf assourdissant. Malgré nos visages blêmes et nos regards inquisiteurs, notre guide n’a pas voulu nous dire ce que c’était… jusqu’à ce qu’il finisse par nous avouer, le lendemain matin, que c’était un caïman de plusieurs mètres de long! De quoi bien dormir la nuit suivante…

Hamacs en Amazonie
Hamacs en Amazonie
À gauche et ci-dessus : les hamacs
Félicité à la pêche au piranha
La pêche au piranha

La faune de la Patagonie argentine est tout aussi incroyable que celle de l’Amazonie, bien que les deux régions soient complètement différentes! Les côtes de la péninsule Valdés sont particulièrement impressionnantes : au bas des falaises, les plages s’étendent à perte de vue, couvertes d’éléphants de mer et d’otaries. Le plus incroyable reste tout de même la proximité des baleines. Elles s’approchaient à quelques mètres à peine de la plage où j’étais assise tellement la dénivellation était prononcée, et elles étaient tellement nombreuses que je ne savais plus où regarder!

Les baleines en Patagonie
Les baleines
SR : Peaton prefiera acera de enfrente | Pedestrians please use sidewalk across the street. | Un monsieur le piéton préfère un sentier du front.
Une traduction plutôt poétique

Vous aurez deviné que j’aime bien la nature. C’est pour ça que je suis partie explorer la Terre de Feu (pour ceux qui ne connaissent pas, c’est tellement dans le Sud que la Nouvelle-Zélande est dans le Nord) en plein mois d’août (lire ici « le milieu de l’hiver avec de vraies tempêtes de neige »). Avec une amie, je me suis embarquée sur un bateau pour faire la route de Punta Arenas jusqu’à Puerto Williams, au Chili. (Et parce que je suis traductrice, je ne peux m’empêcher de souligner les efforts de la première pour bien informer les touristes anglophones et francophones des travaux de la voirie.) C’est une région sauvage, glaciale et hostile, assaillie par des masses d’air qui font le tour du monde sans croiser aucune terre et qui se retrouvent prises dans l’entonnoir formé par la pointe sud de l’Amérique et l’Antarctique – le passage de Drake pour les intimes. Nous avons malgré tout passé une bonne partie des 40 heures de trajet sur le pont... Tout était tellement beau! Les montagnes à perte de vue, les glaciers turquoises, les étoiles tellement nombreuses et rendues tellement brillantes par l’absence de lumière artificielle à des centaines de kilomètres à la ronde... Mais nous avons plus d’une fois eu droit aux regards à la fois amusés et interrogateurs des autres passagers, qui avaient l’air de nous trouver complètement folles de nous exposer ainsi aux éléments!

Le détroit de Magellan
Le détroit de Magellan

Ressortir de Puerto Williams n’a toutefois pas été évident! L’entreprise qui assure la navette sur le canal entre le Chili et Ushuaïa, en Argentine, a profité de la basse saison pour faire la maintenance de son bateau sans aucun préavis. Dans un village sans téléphone ni Internet, pas facile de trouver une solution! Après avoir fait le pied de grue devant le bureau de vente de la compagnie aérienne (dont les heures d’ouverture sont complètement aléatoires), nous avons pu parler à l’agente, qui nous a dit qu’il ne restait qu’une seule place pour le seul vol de la semaine. Mais nous avons finalement pu toutes deux embarquer… parce qu’il y avait des enfants à bord. Dans ce petit avion dix places des années 1970, tout est pesé – même les passagers!

Ledit avion
Ledit avion

Quels liens fais-tu entre ta pratique musicale et la traduction?

La musique est une forme d’expression, tout comme la langue. Le compositeur écrit des phrases mélodiques avec des notes et des rythmes choisis avec soin, dans une tonalité et un tempo qui lui permettront de faire naître une émotion ou de créer une atmosphère en particulier. À cela il ajoute certains signes, comme des soupirs, des accents, des points d’orgue. Il divise son œuvre en mesures et en mouvements; il organise sa musique, la rend cohérente. Le rôle du musicien est ensuite d’interpréter ce qu’il voit sur sa partition pour rendre ce que le compositeur avait en tête. Certains, on se le dira, sont plutôt avares sur les indications d’interprétation, alors que d’autres en surchargent les pages. Dans un cas comme dans l’autre, le musicien n’invente rien. Il y met du sien, bien entendu, mais juste assez. Et celui qui déchiffre la musique de peine et de misère? Il arrivera probablement à faire quelques bonnes notes, mais tout le reste se perdra. Quant à celui pour qui la musique est du chinois, il appréciera le talent du compositeur à travers le musicien.

La traduction suit essentiellement le même principe. Le rédacteur écrit des phrases avec des mots et des figures de style qui lui permettent de véhiculer son message. Il donne un ton à son texte, il place judicieusement les virgules, les points de suspension, les points d’exclamation, il divise son texte en phrases et en paragraphes. Il lui donne une structure logique. Arrive ensuite le traducteur. Son rôle n’est pas d’écrire un nouveau texte : il doit permettre à celui pour qui le texte initial est indéchiffrable de comprendre ce que le rédacteur a voulu dire, avec tous les sous-entendus que ça implique, les subtilités, l’intention. Et pour y arriver, il doit comprendre parfaitement la langue de rédaction… à défaut de pouvoir lire dans les pensées du rédacteur!

Félicité avec le chœur Ad Vitam, à Québec
Avec le chœur Ad Vitam, à Québec