Frohe Krampusnacht

24 décembre 2018

Par Edgar

Catégorie : Articles

Marie-Eve Castonguay

On avait illuminé les chaumières, décoré les maisons, cuisiné de bons plats et quelques gâteries. Ça sentait bon le sapin et la neige toute fraîche. Le village s’était paré pour la fête, et avec effervescence on attendait la parade, chaque année plus grandiose que la précédente.

Par-dessus leurs habits d’hiver, les villageois avaient revêtu leurs costumes – les longues capes garnies de fourrure et de pompons, noires; le maquillage blanc de têtes de morts et les grandes cornes.

« Memento mori! » se lançait-on au détour d’une rue, au sortir de la boulangerie, ou du bureau de poste où l’on venait de déposer ses cartes de souhaits. « Memento mori! » répondait-on avec enthousiasme.

L’heure de la danse macabre sonnerait à minuit tapant; ne restait qu’à convaincre les enfants de tromper leur attente en allant dormir.

« Mais papa, je ne suis pas du tout fatiguée », insistait la petite Suzie.

« Si tu n’es pas sage, mon ange, Krampus ne viendra pas te voir. Prends exemple sur ton frère, d’accord? »

Le tout petit Nicolas s’était déjà assoupi, sa vaillante chauve-souris en peluche à ses côtés. Convaincue qu’elle n’arriverait pas à fermer l’œil, Suzie croisa les bras sous l’édredon – mais à peine les parents étaient-ils descendus alimenter la cheminée que l’enfant dormait profondément.

◊ ◊ ◊

Ce sont des pas qui la réveillèrent. Des pas lourds, sur le toit.

« Nicolas! C’est Krampus! » s’écria Suzie.

La maison embaumait le chocolat chaud : on allait bientôt sortir voir la parade, et Krampus lui-même venait quérir Suzie et sa famille!

L’enfant sauta hors du lit et, tirant par la main un Nicolas encore ensommeillé, sortit de la chambre et dévala l’escalier pour rejoindre ses parents. Ceux-ci étaient déjà parés à faire enfiler les manteaux aux enfants, mais ce n’était pas un sourire qu’arborait leur visage : ils avaient, eux aussi, entendu les pas.

« Vite, les enfants! »

« Mais Maman, c’est Kram… »

« Non, Suzie, ce n’est pas Krampus : tu sais bien que Krampus a des sabots, or ce sont des bottes qu’on entend sur le toit! »

On mit manteaux, tuques, mitaines, foulards et bottines, et on courut vers la grand-place du village, où tout le monde s’était réuni, apeuré par le bruit des mystérieuses bottes.

Le clocher de l’école annonça minuit, et au milieu de l’assemblée Krampus se matérialisa.

« Mes amis, n’avez-vous donc pas le cœur à la fête? » demanda l’imposant personnage aux cornes et aux pattes de bouc. Sa sombre silhouette se découpait dans la lumière des lanternes, et son haleine sucrée se condensait en nuages qui s’envolaient dans la nuit.

« Ô Krampus, dit le père de Suzie, un intrus se promène sur les toits du village; nous craignons qu’il envahisse nos maisons et s’en prenne à nos enfants. »

Krampus fronça d’épais sourcils noirs. Un intrus?

Le dernier son de cloche se perdait dans les ténèbres quand on entendit s’approcher ces pas qui terrorisaient les villageois. C’étaient de grosses bottes noires, portées par un gras personnage à barbe blanche et à l’habit rouge sang.

« Ho! Ho! Ho! » fit sa voix tonitruante.

« Père Noël!, s’exclama Krampus. Chers villageois, n’ayez crainte! C’est simplement le père Noël, venu déposer quelques présents sous votre sapin. »

Rassurés, les villageois accueillirent le joyeux bonhomme, et la parade put débuter. Torches, squelettes et crânes de boucs défilèrent dans les rues, Krampus et le père Noël à leur tête. On chanta, on mangea, on but, on dansa.

◊ ◊ ◊

Au matin, les familles se retrouvèrent dans leurs salons, près de l’arbre décoré, pour ouvrir ces fameux présents.

Si tous avaient de prime abord aimé la surprise, chacun n’était pas aussi heureux de son cadeau. Ainsi, le père de Suzie était bien content de son foulard de laine, jusqu’à ce que sa douce moitié déballe une tablette électronique. Le voisin, lui, avait reçu une cravate de soie; sa femme, une pelle. Le boulanger, plutôt enveloppé, riait jaune devant le pèse-personne fraîchement sorti de la boîte.

Au village, on se souriait, on se saluait, on se racontait ce que le père Noël avait apporté la veille et… on comparait. Le bonhomme estimait donc qu’un tel méritait un plus beau cadeau que moi? Et que dire de ces familles que le père Noël n’avait même pas visitées? Qu’avaient-elles bien pu faire de répréhensible? On ne pouvait que spéculer.

On alla donc trouver Krampus et le père Noël. Les deux personnages sirotaient un glühwein sur la grand-place en discutant du bon vieux temps.

« Ô Krampus, demanda Suzie, pourquoi une telle disparité? Tout le monde ici est très gentil, pourtant. »

Krampus jeta un regard réprobateur au père Noël, qui haussa simplement les épaules. « Vous n’avez qu’à en offrir, des cadeaux, si vous n’êtes pas contents. »

◊ ◊ ◊

Ce qu’on fit. C’était à qui trouverait l’objet le plus extravagant – et, surtout, le plus cher – à offrir à son parent, son ami, son voisin, qui à son tour devait dénicher quelque chose de plus grand, de plus beau – et, surtout, de plus cher.

Les boutiques faisaient des affaires d’or, certes, mais de voir tant de gens stressés et irritables rendait les commerçants bien maussades. Sans compter que rien ne parvenait à combler ce vide creusé par des attentes toujours plus élevées. Sitôt avait-on déballé un présent qu’on s’en lassait, espérant vite le prochain. Le petit Nicolas avait successivement laissé tomber peluche, monstre téléguidé, console de réalité virtuelle.

« Ça rime à quoi, tout ça? » demanda Krampus à son comparse bedonnant.

« Ho! Ho! Ho! À faire rouler l’économie! »

Interdit, Krampus délaissa l’homme en rouge et partit déambuler dans les rues du village.

Après tout, c’était peut-être ce que souhaitaient les gens? Peut-être ce bon vieux Krampus appartenait-il à une autre époque? Une époque plus simple, plus douce, mais révolue…

◊ ◊ ◊

Plouc. Plouc, plouc.

Les larmes de Suzie tirèrent Krampus de ses pensées. Il apparut auprès de l’enfant.

« Petite Suzie, pourquoi ces larmes? Tu as pourtant reçu un Golem, une arbalète, des skis de fond, des vêtements, une télé… »

« Je sais bien, Krampus. Sauf que tous n’ont pas cette chance. Il y a des familles, comme la mienne, qui ont acheté beaucoup de choses, mais d’autres… »

Krampus compléta : « D’autres n’ont pas les moyens de dévaliser les magasins. Or tu ne voudrais pas paraître impolie en refusant un cadeau, ou ingrate parce que tu ne sais plus que faire de tout ce que tes parents t’offrent. »

Suzie acquiesça.

Krampus disparut, courroucé. Le père Noël avait des comptes à rendre.

◊ ◊ ◊

La dernière page du conte a disparu.

D’aucuns racontent que Krampus convainquit les villageois de renoncer au consumérisme. Libérés, ils entassèrent leurs bébelles au milieu de la grand-place et en firent un autodafé. (Certains conteurs osent ajouter que le père Noël connut ici le même sort que Jeanne d’Arc.)

D’autres prétendent qu’on ne peut si aisément faire fi de la pression sociale, échapper aux conventions. Les villageois qui refusaient d’acheter des cadeaux gagnèrent une réputation de rabat-joie, de marginaux. On ne les invitait plus dans les maisons « respectables » au sapin bien garni. Le père Noël avait gagné, et ce bon vieux Krampus, qui avait fomenté une rébellion anti-surconsommation, fut dès lors dépeint comme un monstre effrayant venu enlever les individus à l’esprit de Noël défectueux.

Lecteur, à toi de choisir.