Immanquable

6 mai 2016

Par Edgar

Catégorie : Articles

Marie-Eve Castonguay

Je suis celle qui grince des dents s’il manque une espace insécable sur votre faire-part.

Celle qui crie après la télé quand un journaliste profère une impropriété du genre alternative ou au niveau de.

(Mais qui demeure trop polie pour reprendre les gens en personne, tout de même. Comprenez : le journaliste, lui, c’est son travail de savoir parler correctement. C’est censé être un professionnel, lui.)

Je n’y peux rien : je vois ou j’entends l’erreur, j’y réagis. C’est immanquable.

Samedi matin. Déjeuner, course, douche. (Comme tous les samedis.) Puis je saute dans l’autobus. Destination : Globule. J’ai rendez-vous.

Je donne du sang assez régulièrement. Mon copain donne du plasma : plus de dons, plus fréquents.

Globule. Je me présente au comptoir; on contrôle mon identité, me colle un bracelet avec un code à barres. (Il y a pire : songez à toutes ces modalités que vous acceptez sans les lire.)

Je remplis le questionnaire habituel, sur une tablette. Jadis, c’est l’infirmière qui récitait les questions, l’une après l’autre. (« Vous êtes-vous injecté des drogues avant d’avoir des relations sexuelles avec un singe atteint de la maladie de Creutzfeldt-Jakob durant les 14 derniers jours? ») Vu la teneur des questions, je passe rapidement.

Quelque chose me frappe : « […] personne s’étant injectée des drogues […] ».

« S’étant injectée? »

Question : Personne s’étant injecté quoi? Réponse : Des drogues. Complément direct placé après le verbe. Erreur d’accord du participe passé, donc.

Vous allez rétorquer : « Mais s’étant, c’est être, non? » (Je le sais : j’ai enseigné le français avant d’être engagée comme réviseure chez Edgar.)

Non, on n’a pas affaire à un participe passé avec être, ici, mais avec le participe passé d’un verbe pronominal. Plus précisément : le participe passé d’un verbe occasionnellement pronominal. Ça fonctionne grosso modo comme un participe passé avec avoir. En d’autres mots, si on écrit « s’étant injectée », on veut dire que la personne s’est injectée elle-même dans ses propres veines – comme si elle s’était lancée elle-même dans une glissade d’eau, disons.

Je termine le questionnaire.

Malaise : Il y a une erreur. Second malaise : Ai-je donc, moi, déjà lu cette question sans avoir vu l’erreur?

Non. Probablement pas. Peut-être.

Mais peut-être pas. Jadis, c’est l’infirmière qui récitait les questions.

L’infirmière m’appelle. Je la suis jusque dans un bureau exigu où on vous pose quelques autres questions avant de tester votre taux de fer. C’est après coup qu’on procède au don.

Je m’assois.

Sans plus d’introduction, mais poliment : « Madame, j’ai vu une erreur d’accord dans l’une des questions du formulaire. Est-ce qu’il y a une adresse courriel à laquelle je pourrais écrire pour…

- Quoi?

- Je suis réviseure linguistique, précisé-je, et j’ai vu une erreur d’accord dans l’une des questions du formulaire. À qui dois-je m’adresser pour la faire corriger? »

L’infirmière part en trombe chercher sa superviseure. Les deux femmes entrent dans le bureau, ferment la porte.

La superviseure : « Madame? Que puis-je faire pour vous? » Une voix calme, posée. Elle croit certainement avoir affaire à une folle furieuse.

J’explique, calmement : « Je suis réviseure linguistique. Il y a une erreur d’accord dans le formulaire. »

L’infirmière affiche les questions sur l’ordinateur. Je montre l’erreur. J’explique l’erreur, la règle d’accord. Pas à pas. Comme à l’époque où j’enseignais.

Or j’ai affaire à deux personnes très sceptiques : une erreur d’accord dans un formulaire officiel? Vraiment? Mais ne s’agit-il pas d’un participe passé employé avec être?

Je n’ai pas d’uniforme pour légitimer mon intervention, moi.

Alors on note mon nom, mon numéro de téléphone, mon adresse courriel professionnelle. On m’assure qu’on fera le suivi.

Puis la superviseure sort du bureau, rassurée : la crise d’une folle furieuse a été évitée avec succès.

Bon. L’infirmière, calmée, prend ma pression artérielle, ma température. Elle mesure mon taux de fer.

Trop bas. Impossible de donner du sang aujourd’hui.

Tout ça pour ça.

J’attends toujours le suivi d’Héma-Québec à propos de l’erreur.