La carte et le territoire

13 juillet 2020

Par Thomas

Catégorie : Articles

Je n’ai jamais beaucoup aimé cette idée voulant que la langue soit un système arbitraire criblé d’exceptions incompréhensibles, presque illogiques – cette idée qu’on soulève dès que notre ignorance devant une incohérence ou une subtilité ou une distinction nous agace : c’est la faute de la langue, qui comme la télécommande n’est jamais dans le pli du divan où on la cherche. Au contraire, que pourrait-il y avoir de plus logique que les systèmes linguistiques infiniment complexes par lesquels nous exprimons notre pensée? Le cliché de circonstance, c’est de rappeler que les Grecs avaient un seul mot pour parler de la raison et du langage : logos, qui a donné en français l’adjectif que l’on connaît. Il est vrai qu’ils n’avaient pas en tête en créant leur langue l’accord des adjectifs de couleur en français.

Mais c’est bête de présenter la chose ainsi : évidemment, les Grecs n’ont pas créé leur langue, c’est presque l’inverse. Une proximité géographique a fait macérer des ingrédients sémantiques dont les alluvions ont pris une forme syntaxique. C’est un paradoxe de la langue : on se bat comme professionnels contre l’usage en tentant de protéger la norme, mais surtout en oubliant que la norme, c’est la sanctification par le temps de l’usage, la carte qu’on trace pour rendre compte de l’usure du temps sur un territoire que la cartographie ne suffit bien sûr pas à endiguer, qui s’érode au gré de marées dont le mouvement dépasse chacune des petites gouttes que nous sommes. J’essaie de dire que le serpent se mange la queue, que l’empereur est nu, que le midi à quatorze heures. J’essaie de dire : je n’ai jamais beaucoup aimé cette idée voulant que la langue soit illogique.

Et pourtant, lorsque j’essaie de tirer des règles générales sur la langue, de véritablement la comprendre, c’est-à-dire de la mettre en cage ou de la graver dans la pierre ou de la faire sauter dans un cerceau enflammé, en m’appuyant sur mon expérience de traducteur et de réviseur pour dépasser l’anecdote et me faire un système clair de causes et d’effets, je frappe un mur – que j’ai le bon goût d’appeler mon ignorance, mais dont le contact n’en est pas moins douloureux : je frappe un mur.

J’ai plus souvent qu’autrement l’impression d’utiliser tous les jours au travail un instrument magique que je maîtrise bien, mais dont je ne comprends pas véritablement le fonctionnement, même si j’arrive la plupart du temps à le prédire adéquatement. Je continue néanmoins (pourquoi?) d’essayer d’en débusquer les subtilités. Par exemple, un jour, je me suis intéressé aux conséquences logiques de l’utilisation de conditions. Un autre jour, je me suis penché sur l’incompétence des adjectifs comme véhicules causaux. Un autre jour, ce sera autre chose.

Mais l’eau me glisse presque toujours entre les doigts.

***

Ce jour-là, je m’imaginais (je n’ai pas encore tranché si c’était à tort ou à raison) qu’il y avait de grandes conséquences logico-syntaxiques à l’utilisation des conditions, qu’il fallait prestement en alerter mes collègues langagiers, qui raffoleraient de mes observations si fines. Je me disais qu’il valait mieux ne pas laisser au lecteur le soin d’établir à quels éléments de la phrase la condition s’applique, comme si elle était une vulgaire bouée qu’on lance n’importe où et que le courant se chargera de porter au bon endroit.

Par exemple, n’y a-t-il pas un problème à dire « Une fois que vous avez décidé d’arrêter de fumer, il existe différentes stratégies pour ne pas recommencer »? (Je veux dire un problème de langue, pas un problème médical.) Ne serait-il pas plus logique de dire « Une fois que vous avez décidé d’arrêter de fumer, vous avez le choix entre différentes stratégies pour ne pas recommencer »? Car les stratégies existaient avant votre décision; elle ne fait que vous mettre dans une situation où vous pouvez enfin les choisir. Non?

Mais aussi, ce n’est peut-être qu’une distinction oiseuse. Je n’oublie pas que dans le jeu de roche-papier-ciseau du langage, le contexte l’emporte presque toujours sur la logique pure (« On comprend »). Alors, au fond, peut-être que ces deux phrases disent exactement la même chose à tout le monde. D’ailleurs, en lisant mes explications, quelqu’un a dit : nous sombrons dans un océan de subtilités.

Ce n’était pas faux.

Et de tous les océans, c’est celui dont l’eau est la plus froide.

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Le protagoniste de La carte et le territoire (pas le billet de blogue, le roman de Houellebecq) est un artiste célèbre depuis sa première exposition solo, constituée de photographies de cartes routières (!) et intitulée La carte est plus intéressante que le territoire.

Ce titre m’a toujours évoqué Le monde comme volonté et représentation de Schopenhauer. Je ne sais pas si c’est une inspiration réelle, mais je sais que Houellebecq connaît bien et aime Schopenhauer. Selon ce dernier, notre monde est régi par des mouvements qui nous dépassent (ceux de la force de vie que Schopenhauer appelle volonté) et que nous n’arrivons à appréhender que par une lunette imparfaite (notre esprit et notre perspective individuelle), qui comme la cartographie nous en donne une image fonctionnelle mais toujours décalée : la représentation.

Et ça, ça me fait penser à la langue (ce qui veut dire que je vais vraisemblablement sous peu postuler une règle générale, qui s’avérera sans doute un peu bancale).

À la langue qui, comme les autres accessoires de la vie humaine, porte l’uniforme de la rationalité, mais ne s’empêche pas toujours d’obéir à d’autres maîtres – comme les plantes suivent la direction de leur tuteur, mais en n’oubliant jamais leur allégeance au soleil.

Le soleil de la communication – j’avoue que je ne me retiens pas pour les métaphores, j’espère qu’on me pardonnera –, je disais : le soleil de la communication, c’est le contact social, c’est la vie en commun, c’est les autres, c’est l’échange, la réciprocité; un soleil contre lequel le tuteur de la grammaire ne fait pas le poids.

Mais est-ce que je suis en train de dire que la langue est illogique?

***

Je le dis peut-être un peu, mais si je le dis, je ne le dis pas avec un esprit revendicateur, celui d’une personne qui voudrait convaincre, ou s’inscrire dans un débat (par exemple, celui entre la norme et l’usage, fait sur mesure pour les gens qui raffolent de ne pas se comprendre), je le dis avec le poids d’un esprit déçu, qui aurait voulu triompher, et qui ne sait pas où situer son échec : sur l’échiquier du débat susmentionné ou plus simplement dans une note de bas de page de sa propre biographie.

Au sujet de la deuxième option, il se trouve quelque part dans mon esprit, au détour d’autres aveux du même acabit, un texte joli et touchant et bon enfant sur mon humilité devant l’immensité de la langue. C’est vrai que c’est beau, au fond, cet idéal qui ne veut pas se laisser atteindre, ce cheval qui ne veut pas se laisser dompter, ce cercle qui ne veut pas se laisser quadraturer, tout cette magie qui défend sa magie – et puis dans les mêmes proportions, le travail monacal des langagiers est tout aussi attendrissant, n’est-ce pas?

Mais en vérité je déteste mon humilité.

Je ne peux pas m’empêcher de me dire que je devrais être capable de comprendre – de comprendre d’une compréhension infaillible comme la compétence du forgeron qui ne craint aucun métal. De me dire que ça devrait être simple. Car la traduction devrait être épouvantablement simple, non? Il devrait suffire de se réfugier dans ce que dit l’anglais, de le rendre tout simplement, de lui tendre la main pour qu’il passe de l’autre côté du pont, gentiment, comme la chèvre et le chou.

Mais il y a trop de jours où tout ce que me dit l’anglais, c’est : es-tu bien certain que ça se dit comme ça en français?

***

Mais on me dira : il y a les grammaires. Les règles générales, elles sont déjà connues. Des esprits plus grands ont déjà dénoué les impasses. Il y a des livres, il y a des références, des bouées et des sémaphores. Il n’y a pas de mystère, pas de quête colombienne à mener vers un territoire inconnu et vierge.

C’est vrai.

C’est bien vrai.

Mais il me semble que ça revient à dire que, parce qu’il existe des cartes, il n’est plus possible de se perdre. Or, ma frustration vient précisément du fait d’être un voyageur sur le territoire de la langue (cette fois, je vais trop loin, c’est impardonnable), armé de cartes et de la compétence (il me semble) nécessaire à leur déchiffrage, et de ne pas arriver à un meilleur résultat que de simplement ne pas trop souvent me perdre.

C’est peut-être simplement de l’orgueil. Il faut dire qu’il m’arrive quelquefois de peiner à distinguer l’orgueil de l’ambition, et l’ambition du talent.

Enfin, ce que je voulais dire entre ces astérisques, c’est : je sais qu’il y a des grammaires. Je le sais. Je ne l’ignore point.

***

Un autre jour, je le disais, je me suis penché sur l’incompétence des adjectifs comme véhicules causaux (ça semble plus sérieux que ça l’est).

Par exemple, n’y a-t-il pas un problème à dire « Les gencives gravement rétractées peuvent causer de la sensibilité dentaire »? Ne serait-il pas plus logique de dire « Une rétractation importante des gencives peut causer de la sensibilité dentaire »? L’enjeu, c’est la rétraction, pas les gencives qui l’ont subie. C’est la rétraction qui cause : elle doit être le sujet. La rétraction gingivale ne peut pas se contenter du second rôle et simplement qualifier les gencives dont elle vient de triompher. Non?

Peut-être pas.

Ce n’est peut-être qu’une autre distinction stérile. Tout le monde avait compris, et personne, mais vraiment personne n’avait besoin d’une règle générale sur l’incompétence des adjectifs comme véhicules causaux.

L’eau, les doigts : l’océan de subtilités.

***

Il y a dans toutes les villes des lignes de désir (oui : la jolie expression), qui sont comme des marques d’usure sur le tissu urbain : les représentations parfaites des assouplissements idiomatiques que l’usage impose à la langue, assouplissements qu’on peut voir au choix comme des violations à une règle ou comme un témoignage de vitalité – ou même, pourquoi pas, comme des collets judicieusement placés pour juguler la croissance de la population des règles générales.

Quoi qu’il en soit, il y a quelque chose de très beau dans cette idée des lignes de désir. Pourtant, même si je suis sûr que les photographes et les poètes les adorent, j’ai l’intuition que les urbanistes doivent les détester comme des reproches personnels.

Et c’est sans doute là l’erreur : que le cartographe ne soit pas en paix avec la vie secrète du territoire que, comme un mari jaloux, il essaie d’espionner pour en tirer de grandes conclusions.

Mon autre erreur est vraisemblablement moins grave, mais plus simple à diagnostiquer : c’est d’avoir commencé (ou plutôt : écrit) ce texte en ne sachant pas exactement ce que je voulais dire, tout entier pris par l’importance de ma frustration et par le désir de la voir faire sa vie à l’extérieur de moi. En résulte un texte bien confus, tellement lesté de métaphores qu’il évoque un voilier auquel on aurait ajouté tant de voiles qu’on n’arriverait plus à voir qu’on a oublié de lui fabriquer une coque. Ça ne l’empêche pas de voguer gaiement sur l’océan qu’on devine (gag).

Mais on l’aura peut-être deviné : quand la grammaire m’épuise, je me réfugie dans les images.