La condescendance de la descendance

18 janvier 2019

Par François

Catégorie : Articles

« C’est avec les morts qu’on fait les vivants. » 
– Charlotte Savary

Il était une fois un bûcheron qui avait un fils. Patiemment, le bûcheron se privait de tout et mettait ses économies de côté pour que son fils puisse s’instruire. Le fils alla à l’université et décrocha un beau diplôme. Revenu à la maison, il n’avait de cesse de se moquer de son père, qui ne savait rien à rien, savait à peine écrire son nom.

Vous n’avez lu que quatre phrases de mon histoire, et je suis convaincu que déjà, vous condamnez le fils.

Pourtant, écoutez ce qui se dit autour de vous, et vous verrez que c’est pas mal ainsi que les Québécois traitent leurs ancêtres d’avant la Révolution tranquille.

Nous vivons à une époque qui apprend laborieusement à cesser de se moquer des femmes, des personnes racisées, des handicapés, des homosexuels. Mais la nature humaine étant ce qu’elle est, le besoin de se sentir supérieur demeure. Aujourd’hui, il se reporte sur ceux qui ne peuvent pas se défendre : les morts.

Beaucoup de mes contemporains seront peut-être surpris d’apprendre (et douteront peut-être) que dans l’« ancien temps » :

  • les prêtres n’étaient pas tous pédophiles; beaucoup étaient dévoués, et la plupart avaient sincèrement à cœur l’éducation des jeunes qui leur étaient confiés;
  • les hommes n’étaient pas tous des tyrans domestiques;
  • certes, les rapports hommes-femmes et les rapports dominants-dominés étaient différents, mais la plupart des propos décodés a posteriori comme sexistes et racistes n’étaient ni voulus ni perçus comme violents ou dépréciatifs à l’époque;
  • la vie était dure pour tout le monde, pas seulement pour les femmes, mais aussi pour les hommes, ceux dont la sexualité était culpabilisée dès la puberté, ceux qui passaient l’hiver isolés dans les chantiers, ceux qui travaillaient soixante heures par semaine dans les usines ou dans les mines, ceux qui ont été conscrits pour les guerres;
  • les familles fourmillant d’enfants représentaient un fardeau pour les femmes, qui déployaient héroïquement des trésors d’ingéniosité pour faire des économies de bouts de chandelle et faisaient preuve d’une force inimaginable en tenant le ménage à bout de bras, mais aussi pour les hommes, à qui incombait pécuniairement, socialement et moralement la responsabilité de nourrir ces dix, quinze, vingt enfants, malgré des salaires de misère, malgré l’absence de toute sécurité sociale et, à certaines époques comme dans les années 1930, malgré un taux de chômage de 30 %;
  • pour parler selon les paradigmes d’aujourd’hui, les Canadiens français – terme devenu désuet mais qui allumait la fierté de nos aïeux – ne faisaient pas partie des oppresseurs, ils faisaient partie des dominés, aux prises avec une classe dominante qui dédaignait de parler leur langue et tirait les ficelles du pouvoir économique et politique.

Nos ancêtres ne parlaient pas comme nous, n’avaient pas les mêmes idées que nous, ne riaient pas des mêmes choses que nous, ne tremblaient pas devant les mêmes choses que nous, avaient des croyances qu’on est bien aise aujourd’hui de traiter de superstitions, mais il suffit de jeter les yeux sur n’importe quel écrit signé par un Canadien français du xixe ou de la première moitié du xxe siècle pour constater qu’ils avaient une obsession : la survie de leur « race ». Oui, leur « race », oh, le vilain mot! Mais si nous nous targuons de savoir faire preuve d’ouverture aujourd’hui, il faut alors être capable de comprendre que ce vocable n’avait pas la connotation sulfureuse qu’on a lui a accolé dans des temps ultérieurs. Quand nos ancêtres se préoccupaient de la survie de la race – notamment en faisant des enfants à toute vapeur –, en fait, c’est nous qu’ils entouraient de leur bienveillance. Après que l’élite française eut déserté l’Amérique, pendant que l’occupant anglo-saxon mettait en œuvre des plans d’extermination du petit peuple resté derrière, nos ancêtres, eux, n’avaient qu’une crainte : que je ne puisse pas écrire ce texte en français en 2019. Et pour éviter cela, ils se sont battus sur le front politique, ils ont travaillé d’arrache-pied pour faire vivre et croître leur famille, ils se sont réfugiés sous le giron de l’Église, seul pouvoir à l’époque capable de faire rempart… puis ils nous ont passé le flambeau.

Au moment de la Conquête, en 1760, il y avait 70 000 Canadiens en Nouvelle-France. Aujourd’hui, leurs descendants se comptent par millions. Peut-être qu’aujourd’hui peu nous en chaut, parce que nous sommes des « citoyens du monde » et qu’il est de mauvais ton de s’identifier à sa « race ». Je ne sais pas combien de mes lecteurs sont indifférents à l’idée qu’aujourd’hui, nous pourrions tous être assimilés, comme les Louisianais et les Franco-Américains qui ont perdu leur langue. Honnêtement, je ne le sais pas. Peut-être que ce n’est plus important pour personne. Peut-être que ce n’est pas important tout court.

Peut-être que les rêves de perpétuation de nos ancêtres n’étaient que chimères. Mais c’était leur idéal à eux, comme nous avons nos idéaux à nous, et c’est à nous qu’ils pensaient en dessouchant, en labourant, en se levant à quatre heures pour le train, en s’exilant dans le fin fond du bois pour de longs mois d’hiver, en s’esquintant sous la férule du foreman, et tout cela, ils l’ont fait avec la fierté de gens qui n’avaient pas peur du travail et qui escomptaient que leurs enfants n’auraient pas honte d’eux.

Aujourd’hui, nous sommes leur réussite. Notre labeur quotidien, nos inquiétudes vitales n’ont plus grand-chose à voir avec les leurs. Nos défis sont ailleurs. Nous pensons même à cesser d’avoir une progéniture. Peu importe. Ce ne sera jamais une raison pour renier ou regarder de haut ceux qui ont consacré leur histoire à veiller à ce que nous, leurs fils et leurs filles, nous soyons ici aujourd’hui.

Si on est incapable aujourd’hui de comprendre nos ancêtres – dans le sens que l’on ne peut aimer que ce que l’on comprend –, si l’on ne reconnaît pas ce rôle à l’Histoire, ne nous faisons pas d’illusion : nos descendants, dans cent ans, sauront bien à leur tour nous charger iniquement et cruellement de toutes les tares, selon des critères dont nous n’avons aucune idée.