La tâdemardise

21 juin 2019

Par Fanny Jane

Catégorie : Articles

Si un jour j’ai la chance de proposer aux autorités linguistiques un néologisme, je choisirai tâdemardise, un nom commun féminin qui désigne les paroles, gestes et pensées de gens qui agissent comme des tas de marde. Comme adjectif, je choisirai tâdemardesque, parce que je trouve ce suffixe beau, élégant. Il ne vous vient pas, à vous aussi, une image d’autruches qui dansent le ballet quand vous l’entendez? À moi, oui.

Ça fait vraiment belle lurette que je pense à écrire sur la tâdemardise, mais j’attends, j’hésite. Je me demande si ce serait pertinent. À défaut de l’être, est-ce que ça pourrait être drôle, ou écrit intelligemment? Est-ce que j’arriverais à dresser des tâdemardeurs un portait juste et précis sans tomber dans l’insulte facile et les généralisations crasses?

À tâtons, j’avancerais que la personnalité tâdemardesque naît d’une combinaison de deux facteurs. Tout d’abord, le tâdemardeur vit dans une réalité temporelle arrêtée, immuable. Une époque dont les valeurs ont été décortiquées par ses mécanismes de raisonnement et bien assimilées par son cerveau comme s’il s’agissait là d’un exercice unique, un rite de passage duquel il s’enorgueillira jusqu’à ses vieux jours. Bref, ce n’est pas un as de la remise en question. Ensuite, il est animé par une conviction profonde qui le pousse à toujours dire ce qu’il pense. Pour lui, c’est faire grâce aux gens. C’est son devoir, et il le remplit avec ferveur beau temps, mauvais temps. Persuadé de posséder un savoir singulier qui s’applique à tous, sans égard à la pluralité quasi infinie des contextes, il manque souvent de jugement.

Pourquoi donc me prononcer maintenant, après avoir attendu, hésité si longtemps? Parce que par un bel après-midi ensoleillé, j’ai été victime d’une tâdemarderie : je me suis faite parent-shamed. Publiquement et sans même l’ombre d’un bien-fondé. Devant ma sœur, mon beau-frère et ma fille. This bitch made shit personal.i

Comment c’est arrivé, encore?

On se tenait les quatre sur le trottoir, on se disait au revoir. Petit schtroumpf m’avait fait savoir à deux reprises déjà qu’elle voulait se rendre au parc à pied, mais, comme d’habitude, j’ai un penchant pour la poussette : pour se rendre d’un point A à un point B avec une enfant de 21 mois, il faut passer par F (bâton de marche pour Bibi!), R (une flaque d’eau!), J (bâton de marche pour maman!), O (la roche!) et K (les fleurs; ça sent bon, les fleurs!).

J’avais décidé que si, à la troisième tentative-poussette, l’envie n’était toujours pas au rendez-vous, je laisserais le bolide à la maison pour aller au parc à pied. Après tout, je n’avais pas vu petit schtroumpf depuis la veille; et donc, l’objectif de la sortie était d’avoir du plaisir ensemble – et non pas de la faire pleurer pendant de longues minutes because I’m your mother and I said so. J’étais en train de me demander et de me redemander à voix haute si nous irions à l’épicerie à pied, par la suite, ou si je rentrerais chercher la poussette. Pour certaines personnes, la prise de décisions est un processus chronophage, voire pénible. Deal with it.

Letting a libra decide: ain't nobody got time for that

Comme je m’y attendais, la troisième tentative fut un échec. Et c’est là que Madame Tâdemarde, sortie de nulle part, a lancé : « Elle est un peu petite, je trouve, pour décider de l’opinion de trois adultes. » Pardon? Bitch, what‽ Traduction : « C’est vraiment pathétique de voir une toute petite mener trois adultes par le bout de nez. »

« Viens donc la mettre, toi, dans la poussette. »

« Ça ne me dérange pas, mais elle ne me connaît pas. »

J’ai d’abord trouvé ma riposte molle. Mais à bien y penser, je la trouve perspicace. Madame Tâdemarde a été forcée d’admettre qu’elle n’était d’aucune utilité dans la situation. Plutôt que de se montrer solidaire et d’agir avec compassion et entraide, elle a choisi d’assurer la pérennité de son incompréhension de l’autre, commentaires déplacés à l’appui. Bitch must support Bill 21.

Elle a poursuivi sa litanie, entrecoupée des « Tais-toi » et « Mêle-toi de tes affaires » de ma sœur, en me sermonnant que toute crise d’enfant passe, qu’il ne faut pas avoir peur de les affronter, que ma fille n’a tout simplement pas la maturité (pour quoi au juste, je n’ai pas trop compris; ce n’était pas clair) et qu’elle voit à l’épicerie et partout ailleurs toute une génération de parents qui les évite à tout prix, ces fameuses crises.

Bang! Et le verdict est tombé : la génération de parents dont je fais partie est une tare. Bitches don’t know shit.

J’entends déjà certains dire : « Ben voyons donc, fille, grimpe pas din rideaux pour si peu. » En soi, ses propos ne sont pas forcément faux, mais la lourdeur de leurs sous-entendus est inacceptable. En jugeant bon ou nécessaire d’informer une mère, à qui on n’a jamais adressé la parole, de la nature éphémère des crises et de leur importance dans le développement d’un enfant, on présume que la mère ne possède pas cette information et donc qu’il faut la lui transmettre au plus crisse avant qu’elle ne se transforme en pauvre dépravée qui achète la paix à coup de bonbons et de poupées Barbie. On présume aussi qu’à chaque crise survenue avant l’intervention de la bonne samaritaine, la mère s’est montrée démunie et invertébrée. Mais le pire, c’est qu’on balaie du revers de la main la question suivante : quelle peut être l’incidence d’inculquer aux enfants dès leur plus jeune âge que leurs désirs et leurs refus, même ceux exprimés le plus clairement du monde, n’ont aucune importance, ne font pas le poids dans le dénouement des choses? No means no, bitch – have you not heard?

Humilier une femme dans son rôle de mère, c’est prétendre savoir ce qui est bon pour elle et se croire en droit de le lui imposer non pas avec bienveillance, mais par bienveillance. Shitload’s spirit animal must be a colonialist ass. Dans bien des cas, c’est de l’âgisme et c’est à la fois moralisateur et démoralisant. C’est faire passer la femme, la mère pour une écervelée inapte à prendre et à assumer ses propres décisions. C’est tristement antiféministe.

Mic drop. Bitch out.


i J’adore le mot bitch. Je l’utilise à outrance (dans ma tête surtout), à toutes les sauces, avec féminisme et, très souvent, comme marque d’affection. If you’ve got a problem with that, bitch, move along.