Laisser une trace

15 novembre 2017

Par Thomas

Catégorie : Articles

Dans mon ancienne vie, comme professeur de philosophie au collégial, c’était un passage obligé, abordé rapidement en début de trimestre, plus profondément à la fin. Il fallait répondre à la question (par ailleurs parfaitement légitime) qui tout le trimestre durant jouait le rôle d’un frustrant chaperon entre mes élèves et moi : « À quoi ça sert? ». Pourquoi consacrer 45 heures à un cours obligatoire de philosophie? Il fallait que je justifie mon travail, ni plus ni moins, devant un public qui en début de session y était souvent réfractaire, et qui pouvait bien en partie le rester jusqu’à la fin, peu importe la quantité de pirouettes et de blaguettes dont je me serais efforcé de pimenter mes cours.

J’essayais toujours, lors de ma plaidoirie de fin de session, de rester pragmatique, de parler sincèrement à mes étudiants de ce que la philosophie m’avait apporté « dans la vraie vie », de ce que je pensais qu’elle pouvait concrètement leur apporter, évitant toujours de brasser de grands concepts abstraits (la Vérité, la Vertu, la Cité) auxquels il leur serait trop facile de bloquer l’accès au noyau de leur esprit : je sais bien que les sermons ne plaisent qu’à ceux qui les font, jamais à ceux à qui ils s’adressent.

Alors, à quoi ça sert? J’essayais de leur faire voir que l’utilité est un concept plus vaste qu’ils ne le croyaient, qu’une connaissance, obligatoire ou pas, peut bien sûr avoir une utilité directe (savoir construire une maison, retirer une tumeur d’un cerveau, éviscérer un orignal), mais aussi indirecte (développer une compétence qui nous aide à en acquérir d’autres, par exemple). Je tentais de leur montrer que la philosophie était utile dans ce deuxième sens, qu’elle participait, en développant leur sens critique, à leur éducation globale de la même manière que les hochets de leur petite enfance, qui les avaient aidés à se situer dans l’espace, à comprendre les conséquences physiques de leurs gestes. Les hochets n’ont pas d’utilité pédagogique directe, on ne les recommande pas aux parents parce qu’on souhaite prévenir chez les adultes que leurs enfants deviendront de graves problèmes relatifs au maniement des hochets : leur apport s’inscrit dans une démarche qui les dépasse, comme une première brique dans l’érection d’un mur.

J’aimais bien mon exemple du hochet, mais à vrai dire, je ne suis pas certain que cette démonstration ait jamais été, en presque cinq ans d’enseignement, véritablement fructueuse. Ceux qui étaient déjà convaincus le sont vraisemblablement restés, ceux qui ne l’étaient pas aussi. Ce n’était peut-être au fond qu’un sermon.

En rétrospective, je ne crois pas que je le changerais pour autant. Je conserverais mon Sermon du hochetMD, parce que, pour être parfaitement honnête, j’enseignais avant tout pour moi et non pour eux, même si j’étais loin d’être indifférent à leur sort, à leur intérêt et à leur réussite. J’enseignais pour moi, et ce, pour plusieurs raisons (on avait notamment la bonté de me verser un salaire), mais entre autres celle-ci : par respect pour un idéal de résistance. Quelle est l’utilité des cours obligatoires de philosophie? Ils s’opposent justement à la logique – d’une suprême paresse et d’une incomparable efficacité – de l’utilité.

Et je crois que c’est une des choses qui font que j’aime la traduction : elle aussi s’inscrit, d’une manière bien différente sans doute, dans un idéal de la résistance.

Mais j’entends déjà les hauts cris : « Mais voyons, monsieur l’amateur de fines distinctions, comment pouvez-vous sérieusement faire ce lien ridicule, qui n’a de sens que dans le contexte radicalement inintéressant de votre petite biographie? Y a-t-il quelque chose de plus directement utile que la traduction, qui permet aux différents peuples de la Terre de se comprendre? »

C’est vrai que la traduction est très utile, directement utile, quoiqu’un esprit cynique – pas le mien : on aura compris que je me tiens loin d’un tel mauvais goût – pourrait faire valoir qu’elle permet plus souvent à des entreprises d’accéder à de nouveaux marchés qu’à des pays d’éviter des guerres. Il n’en demeure pas moins que la traduction est utile et semble toujours se situer du côté de la facilitation, jamais de la résistance.

Ce qui lie la traduction – du moins la bonne traduction – à un idéal de résistance, c’est sa difficulté, c’est son exigence, c’est sa tradition d’excellence. Ce qui est vraiment utile, ce qui est vraiment facile, ce qui est vraiment paresseux, c’est de laisser toute la place à la lingua franca, aux outils informatiques et à la traduction faite vite et mal par un responsable de marketing profane « parce qu’il est bilingue ». Ce n’est bien entendu pas ce que je veux saluer ici.

Le grand public qui lit un communiqué de presse, un catalogue ou un manuel ne peut pas se douter de la gymnastique linguistique de haut niveau qui se cache derrière le produit fini qu’il a entre les mains, comment des traducteurs et des réviseurs se sont cassé la tête à essayer de découdre soigneusement la fibre étrangère sans ne rien en perdre pour la retricoter selon une tout autre logique afin de permettre au lecteur d’appréhender le texte comme s’il avait été taillé sur mesure pour lui. Le public ne peut pas se douter du temps et des connaissances qui sont nécessaires aux langagiers pour éviter tous les pièges qui se dressent entre eux et la rectitude linguistique, le respect de l’esprit de la langue française. Il ne le peut pas, parce qu’il n’a aucun souci ni aucune conscience de cette rectitude, de cet esprit : non pas parce qu’il est stupide et médiocre, simplement parce qu’une langue est un outil qu’on apprend si spontanément à utiliser qu’il ne nous vient pas naturellement à l’esprit de prendre la distance pour bien observer sa mécanique. C’est la même chose avec la philosophie et les raisonnements : il est si facile et naturel de poser des jugements qu’on n’a que rarement l’idée de se demander de quelle manière on le fait, et de dépasser la simple fonctionnalité de la manœuvre.

Ainsi, les traducteurs sont des travailleurs de l’ombre, qui se battent pour maintenir une norme dont en général personne ne se soucie, et qui est sans cesse bafouée par l’usage, qui, comme tous les critères d’utilité, « a toujours raison, même quand il a tort » (Grevisse). À quoi ça sert, de se casser autant la tête pour éviter une anacoluthe et s’assurer qu’un participe présent a le bon référent et mettre une espace insécable où il le faut et s’entêter à dire une espace quand on parle de typographie? Peut-être pas à grand-chose, concrètement, comme la philosophie, qui au fond révolutionne bien peu de vie et résout bien peu de problèmes, comme mes étudiants en avaient la prégnante intuition, voire la tranquille certitude.

Et pourtant j’aime la noblesse de ces deux acharnements. Elle me flatte, même si cela ne sert à rien non plus, la noblesse. Il me semble que ce qui reste d’une vie – je m’excuse : je ne pensais pas, en commençant ce texte, qu’il se terminerait par des sentences grandiloquentes sur la Vie – il me semble que ce n’est pas, justement, tout ce qui a plié devant les exigences de l’utilité ou de la fonctionnalité ou de la nécessité, mais les moments, au contraire, où on a mis un pied à terre non pas par obéissance, mais parce qu’on sentait une impulsion à le faire, parce qu’on a choisi, individuellement ou collectivement, de donner de l’importance à la trace qui allait en résulter sur notre parcours.

Ces traces – qu’elles soient celles des efforts déployés pour enseigner la philosophie à de jeunes adultes ou pour livrer des traductions parfaitement idiomatiques – ne servent à rien dans la grande économie de la vie sur Terre, mais j’y tiens quand même : ce sont les miennes.