L’économie du savoir

17 octobre 2017

Par Thomas

Catégorie : Articles

Pour un traducteur, l’étape de la révision est très formatrice : l’occasion d’apprendre de ses erreurs dans le cadre d’une noble collaboration avec son réviseur, langagier d’expérience prêt à transmettre sa sagesse en pinçant les joues de ses disciples. Et moi, c’est connu, j’adore apprendre. J’en raffole, j’en suis fou. À vrai dire, c’est pratiquement un problème, des fois ça me fait mal. C’est pourquoi j’attends la révision de ma dernière traduction avec autant d’excitation : mon voisin de bureau n’en revient pas de m’entendre crépiter et piailler sur ma chaise. J’essaie de lui expliquer – « Je vais bientôt assouvir ma curiosité et en apprendre davantage sur les folles particularités de la langue! » –, mais il ne comprend pas. C’est un béotien : on ne peut pas discuter avec ces gens-là.

Quoi qu’il en soit, mon texte révisé finit par arriver. Je suis extatique, la soif de savoir me rend la gorge sèche et les mains mouillées (parce que je suis de tempérament un peu lunatique et plaisantin, je m’imagine furtivement essorer celles-ci dans celle-là, mais je n’ai pas le temps de rire : le Savoir m’appelle).

Si je veux être absolument honnête, je dois avouer qu’une part de moi – mais alors une part infime, presque honteuse de contredire tous les nobles principes sur lesquels s’érige ma vie –, qu’une part de moi s’imagine que peut-être mon texte sera exempt de toute correction, et seulement taché du rouge de quelques félicitations senties, d’hommages modestes mais touchants (« Je ne peux plus rien vous apprendre, je suis trop petit même pour vous remercier, Monsieur »; « Voulez-vous être le parrain de mon fils, voire son père si vous avez le temps? »).

Mais heureusement, il n’en est rien.

Je dis heureusement parce qu’une révision telle que je la fantasmais est peut-être valorisante, mais certainement pas féconde! Mon réviseur, manifestement, n’a pas besoin de se faire rappeler cet axiome : il l’applique avec une compétence qui ressemble à de la férocité. Vous avez vu cette vidéo sur l’économie du savoir, avec ce type éloquent qui dit que le savoir est la seule ressource qu’on ne perd pas en la donnant à quelqu’un? J’y pense souvent quand je lis mes textes révisés; je pleure presque.

Mon réviseur ne s’est pas contenté de modifier à peu près une de mes phrases sur deux – une telle générosité me fait penser qu’il a dû lui aussi regarder la vidéo du type éloquent –, il m’a aussi laissé un petit mot à la fin de mon texte : « Si vous avez des questions ou des commentaires, n’hésitez pas! »

En effet, pourquoi hésiter? D’autant plus que son bureau est juste là, à quelques pas du mien. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, il est vrai, nous contentant de nous lire mutuellement – lui, mes traductions; moi, ses commentaires –, mais je me sens poussé par une force inextinguible à finalement le rencontrer. Force dont tous les motifs ne sont peut-être pas entièrement nobles, mais assez profondément tapis en moi pour que je le croie à moitié.

Il m’apparaît d’abord de dos, un peu ployé sous le poids de ses vastes et nombreuses connaissances, qui lui font des épaules un peu tombantes (je m’imagine furtivement le Savoir, que je me représente sous la forme de quelques chèvres de montagne, glisser malencontreusement de ces promontoires adipeux, mais je n’ai pas le temps de rire : le moment est solennel).

Je sursaute un peu quand il se retourne dans un grand mouvement théâtral en faisant pivoter sa chaise à roulette. Il produit un son aux intonations interrogatives.

– Pardon, dis-je, je suis un peu surpris : je ne pensais pas que vous portiez la moustache.

Si un grognement silencieux est possible, il en émet un. Je me dépêche de me reprendre.

– Vous avez l’air contrarié. Je n’ai pas utilisé le bon mode, peut-être? J’aurais dû dire « portassiez », c’est ça? Je doute un peu de moi-même ces temps-ci. Votre moustache est très belle : je ne m’y attendais pas, c’est tout.

Je m’image furtivement une chèvre de montagne qui a réussi, dans sa chute (ou plutôt dans celle du Savoir qu’elle symbolise), à s’accrocher à une de ses moustaches, mais je n’ai pas le temps de rire : ce n’est en fait qu’un tic nerveux qui lui agite la moitié du visage. Je crois qu’il commence à s’impatienter.

– Je suis venu à cause de votre message. Vous avez dit : n’hésitez pas. Alors je n’ai pas hésité.

– Vous avez une question?

– Hum, à vrai dire, je venais simplement poursuivre le noble échange de connaissances qui forme l’essence des rapports entre traducteur et réviseur.

– L’échange?

– Oui, l’échange. De connaissances. Vous savez : le savoir? Avez-vous vu cette vidéo en ligne sur…

– Non.

– … l’économie du savoir?

– Non, mais il est bien difficile d’oublier l’économie du savoir chaque fois que je vous révise.

Mes yeux se remplissent d’eau. Il pense à moi! Je me dis : il veut échanger. Au fond, il m’aime. Mal, sans doute, comme un bourru moustachu le peut, mais il m’aime quand même. Je m’image furtivement le soleil se couchant sur une plaine rougie que je traverse à dos de chèvre de montagne et je me dis que la plaine, c’est notre amitié, ou c’est le Savoir, ou si les chèvres sont toujours le Savoir, alors la plaine, c’est le bonheur. Je m’emmêle un peu dans les fils de mon allégorie, et je n’ai pas encore eu le temps de profiter de cette vision salvatrice qu’il m’interrompt.

– Je vois à votre regard béat et franchement idiot que vous ne m’avez pas compris, ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’un rêveur comme vous. Ce que je voulais dire, c’est que chaque fois que je vous révise, je ne peux pas oublier combien le savoir est économe, voire avare. Vous avez mal compris le sens du mot économie : une manie chez vous.

Je me répète ses mots dans ma tête jusqu’à ce que je les comprenne. Je m’imagine furtivement lui arracher les moustaches, mais je n’ai pas le temps, sa chaise à roulettes les ramène immédiatement devant son écran et j’entends les sabots de mes petites chèvres de montagne qui traversent son clavier pour lui remonter sur les épaules.

C’est immanquable : j’ai encore appris.