Les 20 km du Trail de la Nuit polaire

5 février 2019

Par Edgar

Catégorie : Articles

Pier-Etienne Coulombe

On est le 19 janvier 2019 à la station de plein-air Duchesnay, il est 16 h 55, 20 minutes avant le départ du 20 km du Trail de la Nuit polaire.

J’ai mal calculé mes affaires : arriver 20 minutes avant le début d’une telle course, c’est l’équivalent de faire une course avant la course. Heureusement, j’étais déjà allé chercher mon dossard au Coureur nordique la veille, mais il fallait quand même que j’aille récupérer la puce électronique. Parce que si un coureur court dans le bois sans puce électronique, a-t-il vraiment couru?

Le chalet est bondé, y’a du monde partout. En même temps, il fait -24 °C, donc faut pas s’attendre à ce que tout le monde soit dehors à se promener en bedaine. Bonne nouvelle! La distribution des puces va vite : pas plus qu’une minute plus tard j’ai ma puce, et on me remet aussi un petit pot de baume hydratant pour le visage qui devrait aider contre le froid, gracieuseté de la compagnie québécoise Frotti Frotta. Je ne suis pas fervent d’essayer des nouvelles choses le jour d’une course, mais bon, what could go wrong?, je me beurre la face comme il faut. Malheureusement, je ne suis pas en mesure de dire si ça a changé quelque chose – vous comprendrez pourquoi plus loin.

Bon, à part la puce, il y a aussi les fameuses pelures d’oignon à enfiler. Parce que quand il fait -24 °C, tu mets des couches (de vêtements). Mon kit est déjà pas mal prêt, j’enfile mes deux paires de gants, ma cagoule, ma tuque du Pentathlon des neiges (la bleue, pour les curieux) et ma lampe frontale. Reste juste à passer aux toilettes. Les files sont pas mal longues, mais pas d’inquiétude, on est dans le bois après tout, je me trouverai bien un bout de forêt en allant au départ.

Je sors du chalet et je me dirige vers la ligne de départ. Le party est pogné : de la grosse musique forte, des jeux de lumière et des coureurs fébriles qui tentent tant bien que mal de s’échauffer à travers les stands des exposants et les spectateurs. Pour ma part, je fais deux-trois longueurs le long de l’enclos de départ, mais c’est tout, ça devra faire. En passant, le terme échauffement n’aura jamais été aussi juste. Si t’es pas en train de t’échauffer, t’es en train de geler. Question de survie à ce stade-ci.

17 h 13, les coureurs du 20 et du 10 km sont appelés à la ligne de départ, les organisateurs vont lancer la course d’une minute à l’autre. Il y a aussi un parcours de 13 km, un de 6 km et un de 3 km, dont les coureurs partiront après nous. Comme à l’habitude, je me place en troisième rangée environ, assez près de la ligne de départ pour constater que droit devant c’est juste un tunnel noir infini. Comme j’en suis à ma première participation, je ne sais pas trop à quoi m’attendre côté parcours. La course se fait dans des sentiers de ski de fond, or le sentier sur lequel on part a plus l’air d’une autoroute couverte de neige. J’imagine que les petits sentiers étroits viendront plus tard.

17 h 16, le départ est donné et tout le monde se lance. Il y a beaucoup de monde qui court en raquettes. J’avais hésité moi-même à enfiler mes petites raquettes de course, mais je m’étais convaincu de courir avec mes souliers de trail à la place. Le bon côté du froid extrême, normalement, c’est que la neige sera dure, donc qu’on aura plus d’adhérence. Sauf qu’au plus 20 secondes après le départ, la neige est zéro dure : c’est une autoroute recouverte de patates pilées sur laquelle on court. Oh well, il y a toujours un moment dans une course où tu te demandes : « Qu’essé que je fais ici? » Sauf que normalement, tu te poses la question pas mal plus loin qu’après 200 mètres.

Les experts sauront de quoi je parle si je dis que les raquetteurs font un pas pire effet souffleuse en courant. Pour les néophytes, courir en raquettes a comme effet de soulever de la neige à chaque pas et de l’envoyer dans les airs comme le ferait une souffleuse. À ce stade-ci de la course, on est encore en peloton serré, donc la neige se ramasse éminemment dans le visage des autres. Ça donne l’impression apocalyptique-joyeuse d’être dans un genre de mix entre la Guerre des tuques et Walking Dead. Agile comme un chat, je réussis à ne pas courir sur les raquettes des autres, mais j’ai l’impression d’être un ballerin plus qu’un coureur à force de faire des steppettes.

On monte pendant un peu moins de trois kilomètres sur notre autoroute de patates avant de tourner à gauche, enfin, dans un petit sentier plus étroit avec de la neige plus dure. Je trouve ce qui ressemble à une trace laissée par une motoneige à gauche du sentier et je mets le cruise control en trouvant la vitesse qui me permet de ne pas trop me fatiguer tout en allant vite. Il y a déjà pas mal moins de monde autour de moi; j’estime qu’ils sont environ une vingtaine devant, ce qui laisse à peu près 200 autres personnes derrière.

Ça monte, ça viraille dans le sentier. Tout va relativement bien, mais mes doigts sont gelés. Pas le choix, je les replie dans mes paumes pour essayer de les réchauffer. J’ai prévu prendre une pâte de fruits aux cinq kilomètres, ça me donne une quinzaine de minutes avant de devoir remettre mes gants comme il faut pour manier le zipper de mon manteau. Outre les mains, y’a le visage qui vit pleinement la nordicité de la course. J’ai de la misère à bien respirer avec ma cagoule remontée complètement, donc j’alterne entre la monter jusqu’à mon nez et la redescendre à mon menton. Quand elle est montée, ça me permet de me réchauffer les joues assez efficacement. Sauf que les yeux, eux, sont pas mal laissés à eux-mêmes. C’est dommage pour eux parce qu’ils n’ont jamais été aussi sollicités que pendant cette course nocturne où tu dois rester concentré en tout temps pour regarder où tu mets les pieds.

Arrive le cinquième kilomètre et la première pâte de fruits. Je remets les gants comme il faut. Ark! L’espace où vont mes doigts est tout mouillé, c’est à peu près le même feeling que remettre un bas humide. Mais vous savez ce qu’on dit, pas de doigts, pas de biscuit, donc je passe par-dessus cette épreuve suprême et j’ai comme récompense la délicieuse pâte de fruits de la compagnie Xact Nutrition à savourer. Malgré le froid, la pâte n’est pas trop dure mais elle ne fond pas immédiatement non plus. Il faut donc gérer la respiration, le masticage en plus des autres petits désagréments, comme la glace qui se forme sur mes cils.

Bon, parlons-en de cette glace sur les cils. En entraînement, j’ai toujours eu le réflexe d’enlever cette glace quand elle se formait. J’avais l’impression que ça me permettait de mieux voir. ERREUR. Sans le savoir, le fait de frotter mes cils pour enlever la glace irritait en fait mon œil qui, lui, en avait déjà assez d’essayer de gérer le refroidissement éolien sans avoir besoin de se faire solidement égratigner par les petits glaçons. Bref, mon cerveau de coureur gère plein de signaux en même temps : le cardio, les muscles des jambes, les doigts gelés, la cagoule qui est censée me réchauffer la face, et mes yeux qui, selon mon analyse sur le coup, étaient simplement en train de geler. Je n’ai compris qu’après la course que ma vision se détériorait à grande vitesse non pas en raison du froid mais parce que chaque deux minutes je m’automutilais les globes à coups de microfragments de glace écrasés.

Rendu environ au septième kilomètre, je vois à peu près juste la lumière de ma lampe frontale et tout est très flou. Par chance, les pistes de ski de fond classique tracées au sol sont faciles à voir, donc j’ai un semblant de direction. À part ça, le cœur va bien et les jambes s’en donnent à cœur joie, surtout dans les descentes. Bien vite je reviens à la ligne de départ/arrivée, prêt à commencer la deuxième boucle.

Là, malheureusement, les yeux en arrachent vraiment. J’enlève la glace mais ça ne change rien. Je monte ma cagoule au-dessus de mon nez et je souffle de l’air chaud pour essayer de réchauffer mes yeux. Rappelons-le : je pense encore que mon seul problème est que j’ai les yeux gelés. Tant de soufflage inutile. Et, par-dessus le marché, je suis de retour dans le Potato Freeway, donc je patine en tabarouette en essayant d’avancer. La bonne nouvelle, c’est qu’à force de mettre un pied devant l’autre, j’avance et je suis de retour dans le petit sentier où j’ai un peu de répit. Le passage de tous les coureurs a clairement amoché les sentiers et la traction n’est vraiment pas la même qu’au premier tour.

Arrive la mi-chemin du deuxième tour. Là, je ne vois plus rien. J’arrive au ravito mais je vois juste des genres de lumières et j’entends les encouragements sans comprendre vraiment d’où ils viennent. Tant bien que mal je continue de courir en ligne droite, mais je n’ai vraiment pas de repères – ça doit être quand même spécial de me voir aller de l’extérieur. Peu de temps après, je croise l’affiche « 3 » en bordure du sentier, qui m’indique que je suis à 3 km de l’arrivée. Rendu là, je sais qu’il me reste juste à foncer et je vais finir par arriver.

Dans une descente, je croise un autre coureur, probablement du 13 km.

Lui : Ma lampe frontale ne fonctionne plus!

Moi : Ah ouin? Vas-tu être correct pour te rendre?

Lui : Oui, faut juste que j’aille moins vite.

Moi : OK, bonne chance!

Après coup, je réalise que j’aurais pu répondre : MOI JE N’AI MÊME PLUS D’YEUX! Mais il est trop tard, il est déjà loin derrière et ce serait étrange de l’attendre juste pour lui faire part de mon sens de la répartie en différé.

OK, dernier kilo! Je traverse l’espèce de tunnel en métal et je sais que de l’autre côté il ne restera que quelques centaines de mètres avant d’arriver. Sauf qu’en sortant du tunnel, y’a comme un Y. Et d’un côté du Y, y’a des cônes qui normalement indiquent de ne pas aller par là. Sauf que les cônes ne ferment pas tout le sentier, ils font comme un entonnoir qui me font penser que c’est peut-être par là que je dois aller. Je vous entends dire : mais t’es déjà passé là au premier tour! Oui, mais ça fait une heure que je fais le Bird Box challenge dans le bois à moins quarante mille. Le casse-tête du « Y » est l’équivalent d’un escape game. Un « i » de toute autre nationalité aurait été largement préférable. Heureusement, je me retourne et il y a deux personnes qui sortent du tunnel derrière moi. Je leur demande : « C’EST PAR OÙ L’ARRIVÉE? » (Oui, je suis en train de crier.) Une des deux personnes me répond : « C’EST PAR LÀ! » (Il crie lui aussi, tant qu’à faire.) Vous aurez deviné que mon aveuglement involontaire m’empêche complètement de savoir ce qu’il veut dire par « par là ». Il aurait eu plus de chances de m’aider en m’envoyant un signal olfactif qu visuel. Pas le choix, je me rapproche et je lui redemande. Pas trop le temps d’expliquer que je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez, je réussis à percevoir son signal d’aller à gauche et je repars à toute vitesse.

J’entends au loin l’annonceur qui parle au micro : j’y suis presque! Je perçois les lumières de la ligne d’arrivée et je semble voir quelques spectateurs de chaque côté du corridor de course. À quelques dizaines de mètres de la ligne, j’évite de justesse une clôture qui m’avait sournoisement pris par surprise et je franchis FINALEMENT la ligne. 1 h 41 de course au total. 8e place sur 57.

Mes supporteurs viennent me rejoindre peu de temps après. Une chance qu’ils m’ont trouvé, parce que moi, j’ai de la misère à voir qu’on essaie de me remettre une médaille et un chocolat. Oui, un chocolat comme cadeau à l’arrivée, très cool!

On entre dans le chalet, où je me dis que je vais pouvoir me dégeler les yeux et que je pourrai recommencer à voir normalement, mais je constate rapidement que ce ne sera pas aussi facile. Mes yeux sont rouge vif, je vois tout super flou, bref, je comprends que c’est un peu plus grave que je pensais.

Un gentil intervenant vient m’examiner.

Intervenant : Combien de doigts tu vois ici?

Moi : Deux.

Intervenant : Et dans mon autre main?

Moi : Trois.

Intervenant : OK et si je bouge ma main en avant et en arrière?

Moi : Quand même trois.

À part mes yeux, on conclut que tout le reste va bien, donc tout le monde est rassuré. Un coup de fil rapide à un ami ophtalmo qui n’attendait que notre appel en ce samedi soir nous confirme qu’il s’agit probablement d’une irritation en surface et que ça devrait guérir avec le temps.

24 heures après la course, je recommence à voir normalement sans que ça fasse trop mal et ce n’est qu’après quatre jours que je peux dire que tout est rentré dans l’ordre. Leçon apprise : les yeux, on va les laisser tranquilles la prochaine fois!

Sinon, l’organisation de la course était très bien. Mention spéciale à la bière d’après course de la microbrasserie Les Grands Bois, que j’ai bien aimée même si j’aurais peut-être dû boire un verre d’eau avant. Il y avait aussi une fondue au fromage comme repas d’après-course, mais nous avions un souper prévu, donc ce sera pour une prochaine fois.

Ça y est, je suis convaincu de vous avoir donné la piqûre de la course hivernale. L’année prochaine, peut-être un essai en raquettes? À voir!