« Opportun » a encore frappé

9 janvier 2020

Par François

Catégorie : Articles

Dans quelle mesure nos traductions rendent-elles vraiment le sens de l’anglais?


L’Agence du revenu du Canada a été critiquée récemment dans un rapport de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, qui reproche à l’organisme ses délais déraisonnables et l’inexactitude des informations qu’elle transmet aux entrepreneurs lorsque ceux-ci souhaitent avoir l’heure juste sur leurs obligations fiscales et sur les formalités administratives qu’ils doivent suivre.

(Avant d’aller plus loin, notez ce que je viens d’écrire spontanément : « ses délais déraisonnables et l’inexactitude des informations ». Ça a l’air banal, comme ça, mais justement, ça ne l’est pas tant que ça. Je vous invite à y revenir après avoir fini la lecture de l’article. Pour le moment, continuons.)

Le Devoir a fait état de la réponse de l’ARC, qui a fait amende honorable en précisant :

« Nous savons que la déclaration de revenus peut être complexe et que les contribuables comptent sur l’ARC pour leur fournir des informations opportunes et précises afin de les aider à respecter leurs exigences fiscales. »

« J’ai une information opportune à vous demander »

Des informations opportunes?? Avez-vous déjà entendu un entrepreneur se plaindre en disant : « Moi, je trouve que les informations que le gouvernement me donne ne sont pas opportunes »? Qu’est-ce que ça voudrait dire?

Ce qui est en cause ici, c’est une traduction automatique du mot timely. Et quand je dis « automatique », je ne veux pas dire que c’est une machine qui a fait la traduction, je veux dire que c’est un humain qui l’a traduit par automatisme. (Je le sais, parce qu’on voit ça depuis bien avant DeepL et Google Translate.)

Car évidemment, cette réponse de l’ARC a été rédigée en anglais. Et nul besoin de retourner voir le texte source pour savoir, simplement en lisant la traduction, que l’auteur anglophone a parlé de timely information; autrement dit, ce qu’il a dit, c’est que les entrepreneurs veulent être informés quand c’est le temps, quand ils en ont besoin, sans attendre des délais interminables.

À la limite, on pourrait dire qu’ils souhaitent recevoir leur réponse « en temps opportun »; là, au moins, le sens serait juste. Mais même en l’occurrence, ce n’est pas le genre de contexte dans lequel on utiliserait normalement l’expression « en temps opportun ». Spontanément, on pourrait dire quelque chose comme « Nous vous préviendrons en temps opportun », mais pas « Les entrepreneurs souhaitent obtenir de l’information en temps opportun ». Ça sonne technocrate… et traduit.

« En temps opportun » est la traduction la plus universelle (lire : la plus juste tant qu’on n’a pas de contexte) pour traduire timely. À partir de cette solution parfois acceptable, de nombreux traducteurs opèrent un télescopage en laissant tomber le mot « temps », ce qui donne des résultats déroutants comme celui-là. J’en ai parlé dans un autre article

« Votre information, vous la voulez précise, ou exacte? »

D’ailleurs, on pourrait aussi s’interroger sur le sens du mot « précises » dans la même phrase. Le traducteur aguerri voit derrière ce mot le mot accurate, qui signifie plutôt « exact ». Autrement dit, ce que les entrepreneurs souhaitent, c’est qu’il n’y ait pas d’erreur dans l’information qu’on leur transmet, ce que ne véhicule pas le mot « précis ». Une information peut être précise, et même très précise (« Vous devez remplir le formulaire AZ-10028b et l’envoyer à arc@arc.ca avant le 28 février à 15 h »)… et être erronée. Quand l’anglais dit que l’information doit être accurate, c’est qu’elle doit être « juste » ou « exacte », et non « précise ». Si l’auteur anglophone avait voulu dire « précise », il aurait dit precise, detailed ou specific.

Nos traductions sont-elles aussi claires que les textes originaux?

Ces deux erreurs sont fréquentes dans les traductions. Et il y en a d’autres, nombreuses, qui font qu’une communication de l’administration fédérale en français est souvent moins claire pour les francophones que ses communications en anglais. D’ailleurs, si on regarde les communications du gouvernement du Québec sur des sujets similaires (par exemple, ici, on pourrait comparer les textes de l’ARC aux textes de Revenu Québec), on constate que le vocabulaire est très différent, ce qui montre que la langue fédérale demeure une langue influencée par la traduction, une langue non authentique – ce que Gaston Miron appelait « le traduidu ». Qu’elle ne soit pas authentique, en soi, je comprends que ça n’inquiète pas le commun des mortels (même si, moi, ça me tarabuste). Mais comme on vient de le voir, ce n’est pas juste une question de « pureté », c’est une question de clarté.

Bon, je dis ça en général; il ne s’agit évidemment de toute la production fédérale. Cela demeure toutefois un phénomène inquiétant. Et je parle ici de l’administration, mais le secteur privé, lorsqu’il fonctionne en anglais et fait passer ses textes par la moulinette de la traduction, n’atteint pas toujours des résultats supérieurs. D’ailleurs, dans l’article cité plus haut, où je dénonçais aussi la traduction absurde de timely par « opportun », c’est Apple qui était en cause.

Cela dit, le plus ironique, c’est que dans le rapport de la FCEI auquel répondait l’ARC, le mot timely avait été traduit correctement :

Therefore, it is imperative that business owners are not only able to speak to a CRA agent in a timely manner, but also that they can rely on that information to be correctsource.

Il est donc crucial qu’ils puissent parler rapidement à un agent de l’ARC et recevoir des renseignements fiablessource.

C’est à nous, traducteurs, qu’il incombe de fournir des communications claires aux francophones du pays. Au-delà de la folie qui s’empare actuellement des communications publiques par le biais de la notion de « simplification de la langue » et qui nous fait nous attaquer à des fausses cibles comme le nombre de mots des phrases (!), assurons-nous d’abord que les mots que nous utilisons traduisent vraiment le sens de l’anglais.