Ce qu’on dit en ne disant pas que

5 février 2018

Par Thomas

Catégorie : Articles

Exercice ludique de snobisme

Comme tout le monde, j’aime bien penser que je suis ouvert d’esprit.

Cette qualité fantastique a bien des ramifications dans l’appareil complexe de mon autovalorisation : je m’imagine que je serais prêt à discuter de n’importe quoi avec n’importe qui (malgré qu’en réalité je ressens un vif déplaisir à entendre les arguments des gens avec qui je ne suis pas d’accord); je pense que je ne suis influencé par aucun des préjugés et aucune des idées préconçues qui polluent les plus petits esprits (malgré que toute différence provoque chez moi un malaise; à un degré fort variable, il est vrai); je crois que je suis capable de dissocier le jeu intellectuel des opinions et le jeu psychologique de l’amour-propre (malgré que j’en sois totalement incapable, comme tout le monde).

J’entretiens, on le voit, nombre d’idées saugrenues à mon propre sujet, et je les crois avec d’autant plus de conviction qu’elles me flattent, qu’elles donnent à la figurine de ma liberté intellectuelle toutes les émouvantes apparences de la vie. Une des formes les plus particulières que prend cet exercice de construction de soi, c’est que je suis persuadé de ne pas être snob (il y aurait un texte bien long à écrire sur ce réflexe humain de mettre le plus de véhémence à nier nos défauts les plus manifestes : au fond, tous les snobs sont persuadés qu’ils ne sont pas snobs).

Je peux quand même trouver quelques raisons pour rendre crédible mon asnobisme, raisons dont je vous épargne l’exposé savant. Il suffit de dire que si on réduisait ma vie entière à ces quelques éléments plus ou moins superficiels, il serait impossible de prétendre que je suis snob. Je suis malheureusement un peu plus complexe que cela, et s’il y a bien une chose qui prouve que je suis effectivement snob, c’est le mot dont – que j’adore.

On pourrait croire que j’adore le dont pour des raisons nobles, pour ses valeurs de pivot logique; ce petit instrument syntaxique permettant d’articuler la pensée avec une remarquable finesse. Quel bonheur lorsqu’il nous permet de lier des propositions plutôt que de vulgairement les apposer, comme on le voit dans l’exemple fictif suivant : « J’avance à tâtons dans ce texte, dont j’attends le dénouement avec autant d’impatience que d’incertitude. » Qu’elle est introduite avec savoir-faire, cette jolie subordonnée! Admirer ainsi ce spectacle grammatical – l’adéquation parfaite de la tâche et de l’outil – rappelle l’extraordinaire exactitude de la charpenterie japonaise, dont les assemblages sont si complexes et précis qu’ils ne nécessitent ni clou ni vis.

C’est séduisant, comme explication, mais à bien y penser, le dont introduit-il jamais de nuance sémantique? Il indique avant tout une rectitude grammaticale, la reconnaissance de la nature transitive indirecte d’un verbe. Ainsi, sauf dans le cas d’un verbe pouvant être utilisé à la fois avec un complément d’objet direct et indirect (et qui aurait dans les deux cas des sens différents), utiliser dont plutôt que que ne permet pas véritablement d’être plus exact, mais seulement plus protocolaire : on comprend la nature du lien entre le verbe et le complément, que j’évoque la fille que je parlais ou la fille dont je parlais.

Il va sans dire que la présente réflexion ne se situe pas dans un contexte professionnel, par exemple celui du domaine langagier, où il n’y pas de question à se poser : le mode d’emploi du dont est aussi clair que celui d’un objet manufacturé. Non, la valeur du dont que j’évoque ici réside ailleurs : c’est un raffinement exogrammatical. Je parle de ce que son utilisation (ou non) à l’oral révèle d’un locuteur. Car, si je suis honnête avec moi-même, c’est par snobisme que j’aime le dont, parce qu’il est le mot de passe qui donne accès à une confrérie aristocratique : ceux-qui-utilisent-les-bons-pronoms-relatifs.

On pourrait comparer cette finesse – entendue comme instrument de distinction sociale – à celle de ceux qui, dans un repas guindé, savent quel ustensile est exactement associé à quel service, même si une cuillère pourrait vraisemblablement leur permettre de traverser le repas sans mourir de faim ni se souiller. Ils ont une connaissance rare, bien que peut-être pas toujours utile : elle les distingue.

La pire chose pour qui ne maîtrise pas l’étiquette est de ne pas en être conscient. C’est ainsi qu’on croise sans cesse des gens qui essaient de grimer leur incompétence grammaticale en pimentant aléatoirement leurs phrases de dont. Ils l’utilisent par exemple au lieu d’un autre pronom relatif (« l’étude dont je fais référence »), avec un de de trop (« ce n’est pas de cela dont je parle »), ou pire, avec un déterminant possessif scandaleusement pléonastique (« J’ai commencé à utiliser ce pronom relatif dont tu m’as vanté sa sophistication »). Peut-on imaginer plus disgracieux faux pas! On n’a plus envie de lire quand on a lu cela.

À l’inverse, comme toute procédure normée, l’utilisation du dont permet également le plaisir de la subversion. Cependant, ne s’y prête pas qui veut : c’est un exercice pour les initiés. Je pense notamment à Baudelaire (pour trouver un exemple qui me permet de doper le niveau d’affectation déjà assez relevé de ce texte). Quand il dit « Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve trouveront dans ce sol lavé comme une grève le mystique aliment qui ferait leur vigueur? » (L’ennemi), il profite de toute l’amoralité grammaticale du verbe rêver, qui loin de se limiter à une prude et orthodoxe fonction transitive indirecte (rêver à ou de quelque chose), se permet tour à tour d’être transitif direct (comme dans l’exemple baudelairien, où rêver revêt le caractère proactif d’un réflexe hallucinatoire de préservation de soi), voire (est-ce possible!) intransitif, comme dans l’exemple fictif suivant : « Tu rêves, mon vieux, si tu penses que les gens vont percevoir le degré d’ironie de ton petit texte, alors que tu n’en es toi-même pas certain. »

Bref, on le voit : j’ai peut-être tort de penser que je ne suis pas snob. Mais je ne désespère pas : au fond, notre propre snobisme nous semble toujours inoffensif, voire attendrissant. Je m’attendris donc un peu, en ajoutant un mot à la suite d’un autre pour me bercer moi-même. On ne me croira sans doute pas, mais lorsque j’ai pensé pour la première fois à écrire ce texte, je prévoyais l’intituler Éloge du dont… tant il est vrai que les éloges en disent plus sur leur auteur que sur leur objet.